Pedro Pinho
Avec A Fábrica de Nada, Pedro Pinho a signé l'un des grands gestes portugais des Années 2010: un film sur le travail, la collectivité, la désillusion et l'invention formelle qui refuse obstinément de choisir entre analyse matérialiste et dérive poétique. Partir de ce film est important, parce qu'il empêche immédiatement toute lecture paresseuse. Pinho n'est pas un cinéaste du programme. Il prend des situations politiques concrètes et les ouvre à des régimes de durée, de performance, de fiction et d'écart qui rendent le réel plus complexe, non plus simple.
Cette méthode le place à un endroit singulier dans le cinéma de Portugal. Beaucoup d'œuvres importantes y ont travaillé la mémoire, l'histoire, la ruine, les survivances. Pinho, lui, s'intéresse au présent comme champ conflictuel et sensible. Il filme les structures économiques, mais il refuse de les figer dans une leçon. Ses personnages pensent, s'épuisent, improvisent, chantent, hésitent. Le monde social devient une matière mouvante, contradictoire, parfois franchement absurde. Cette capacité à accueillir la dissonance fait toute sa force.
Pourquoi le convoquer chez CaSTV? Parce que l'étrangeté n'appartient pas exclusivement aux territoires balisés du Fantastique ou de l'Horreur. Chez Pinho, elle naît du collectif lui-même. D'un groupe qui cherche sa forme, d'une parole politique qui bute sur le désir, d'un espace de production devenu presque spectral. Il comprend que le capitalisme contemporain fabrique ses propres hantises, ses propres scènes d'épuisement, ses propres absurdités presque irréelles. Ce déplacement est fondamental. Il permet de penser la peur et le trouble comme des faits structurels du présent.
Il y a aussi chez Pinho une liberté de construction assez rare. Ses films n'obéissent pas au protocole rassurant d'un cinéma social bien élevé. Ils bifurquent, prennent le temps, admettent des moments de suspension, de musique, de jeu, voire de déraillement contrôlé. Ce n'est pas de la coquetterie. C'est une manière de restituer au réel sa pluralité de forces. Là où un récit trop discipliné réduirait tout à une ligne causale, Pinho laisse coexister plusieurs vitesses de pensée. Le spectateur doit suivre, accepter l'écart, reconnaître que la vérité d'une situation passe parfois par la rupture de ton.
Cette audace le rend précieux dans les Années 2020 aussi, à un moment où beaucoup de cinémas dits engagés se contentent d'une lisibilité impeccable et d'un imaginaire déjà homologué par les circuits de légitimation. Pinho refuse cette sécurité. Il veut encore que le cinéma invente ses propres formes pour affronter ses objets. Cela implique du risque, de l'irrégularité, parfois même une forme d'insolence. Mais c'est précisément ce qui donne aux films leur densité. Ils ne viennent pas confirmer ce que le spectateur cultivé savait déjà. Ils le remettent au travail.
Pour CaSTV, Pedro Pinho occupe donc une place stratégique de voisinage. Il n'est pas un auteur d'épouvante au sens canonique, mais il filme un monde où les structures sociales deviennent des machines à produire du vertige, de l'absurde et du spectral. Son cinéma rappelle qu'une usine peut être aussi hantée qu'une maison, qu'une assemblée peut contenir autant de tension qu'un huis clos, et que le réel contemporain, quand on le regarde franchement, porte déjà en lui une part d'irréalité offensive.
