Paul Urkijo Alijo
Avec Errementari, forge infernale et conte basque lancé contre la fadeur du fantastique mondialisé, Paul Urkijo Alijo impose immédiatement une conviction simple : le folklore n'a de force au cinéma que s'il reste attaché à une langue, à une terre, à une mémoire de communauté. Son oeuvre, liée au Pays basque et plus largement à l'Espagne, fait partie des rares entreprises contemporaines capables de traiter le patrimoine oral sans le muséifier. Chez lui, les démons, les forêts, les pactes et les créatures ne viennent pas illustrer un décor local. Ils reviennent comme les formes actives d'un imaginaire encore vivant.
C'est ce qui distingue si nettement son cinéma d'une grande part de la fantasy internationale récente. Beaucoup de films invoquent le mythe pour donner une patine d'ancienneté à des structures narratives parfaitement standardisées. Urkijo fait exactement l'inverse. Il part d'une matière culturelle précise, de récits populaires, de textures linguistiques, d'un rapport très dense au territoire, puis il fabrique une mise en scène qui laisse cette matière modeler le film. Errementari et plus tard Irati ne ressemblent pas à des produits folkloriques. Ils ressemblent à des objets façonnés depuis l'intérieur d'un monde.
Le recours à la langue basque n'est pas un ornement identitaire. Il oriente la sensation même des films. Le spectateur comprend vite qu'il n'est pas devant un univers générique repeint aux couleurs de la différence, mais devant un cinéma qui prend au sérieux le fait qu'une cosmologie s'exprime aussi par son rythme verbal, par son rapport aux noms, aux récits transmis, aux pouvoirs attachés aux mots. Sous cet angle, Urkijo appartient pleinement au folk horror et au fantastique, mais il leur rend une densité culturelle que ces catégories perdent souvent lorsqu'elles deviennent de simples étiquettes de marché.
La matérialité de ses films mérite aussi d'être soulignée. Forêts, fer, pierre, boue, feu, étoffes, chairs, obscurité : rien n'y paraît lisse. Urkijo comprend que le mythe doit pouvoir se toucher. Cette sensibilité artisanale donne à son oeuvre une épaisseur rare. Le surnaturel n'est pas plaqué sur le monde; il en émerge. C'est la bonne méthode pour éviter deux impasses très contemporaines : l'effet numérique désincarné et la reconstitution patrimoniale figée. Chez lui, le passé reste sensuel, dangereux, physique.
Irati pousse cette logique encore plus loin en articulant histoire, croyance et paysage dans un récit où l'héroïsme n'efface jamais l'ambivalence du monde. Urkijo ne filme pas des légendes comme des certitudes spirituelles stables. Il filme des zones de passage entre christianisation, survivances païennes, violence féodale et mémoire des montagnes. Ce qui pourrait n'être qu'un grand récit d'aventure devient alors autre chose : un film sur la persistance de forces collectives que l'ordre historique ne parvient jamais à totalement absorber.
On peut situer son travail dans les années 2010 et années 2020, moment où de nombreux cinéastes ont voulu réinvestir les récits de tradition. Mais peu l'ont fait avec cette cohérence. Urkijo ne transforme pas la culture basque en argument d'originalité. Il la traite comme une source active de forme. C'est pourquoi ses films circulent bien au-delà de leur ancrage immédiat, dans des espaces allant du Sitges à la cinéphilie internationale du genre, sans rien perdre de leur singularité.
Il faut aussi relever la générosité de son cinéma. Malgré la noirceur, malgré les créatures et les pactes, ses films ne sont pas prisonniers du cynisme. Ils croient encore à la possibilité du conte, au pouvoir de la transmission, à l'intelligence du spectateur populaire. Cette croyance n'a rien de naïf. Elle s'appuie sur une conscience claire de la violence historique et des ambiguïtés culturelles. Mais elle refuse l'idée selon laquelle toute relation au mythe devrait passer par la distance ironique. En cela, Urkijo accomplit quelque chose de précieux.
Voir Paul Urkijo Alijo, c'est retrouver un cinéma où le merveilleux redevient une affaire de sol, de langue et de mémoire collective. Il rappelle que les légendes ne survivent pas parce qu'elles sont jolies, mais parce qu'elles contiennent une manière de lire le monde, ses dettes, ses terreurs et ses promesses de survivance. Peu de cinéastes actuels savent, comme lui, donner à cette lecture une forme aussi charnelle, aussi sombre et aussi généreuse à la fois.
