Paolo Genovese
Il faut partir de Perfetti sconosciuti pour comprendre Paolo Genovese, parce que peu de cinéastes italiens contemporains ont trouvé une forme aussi nette pour filmer la cruauté sociale cachée dans les rites les plus ordinaires. Un dîner, quelques téléphones posés sur une table, une règle de jeu faussement innocente, et soudain tout un monde moral se fissure. Chez lui, le dispositif n’est jamais un simple gadget de scénario. C’est une machine à faire remonter la gêne, l’aveu, le mensonge, bref tout ce que la comédie italienne moderne préfère souvent contourner lorsqu’elle devient trop aimable.
Genovese appartient à une tradition de comédie qui n’a de valeur que lorsqu’elle sait mordre. On aurait tort de le ranger du côté de la légèreté pure, même si son cinéma a le sens du rythme, de la réplique et de la mécanique d’ensemble. Ce qui l’intéresse, c’est le moment où une société qui se croit civilisée se découvre régie par la peur du ridicule, la gestion permanente des apparences et une forme de lâcheté affective très contemporaine. L’Italie qu’il filme n’est pas celle des cartes postales, ni celle d’un chaos baroque offert au plaisir du pittoresque. C’est un espace de salon, de couple, d’amitié, de famille, où chacun protège sa petite fiction privée jusqu’à ce qu’elle explose.
Cette précision dans l’observation vient aussi de son rapport au collectif. Ses films ne sont presque jamais des portraits solitaires. Ils organisent des groupes, des circulations de parole, des rapports de domination minuscules mais décisifs. Dans ce sens, Genovese est un cinéaste du dîner, de la confidence forcée, du huis clos mondain. Il sait que le groupe ne révèle pas seulement les caractères, mais la violence des règles tacites qui gouvernent les rapports humains. C’est ce qui le rattache à une certaine veine du cinéma italien des années 2010 et des années 2000, lorsque la comédie recommence à parler sérieusement du présent sans perdre sa vitesse.
Le succès massif de Perfetti sconosciuti a parfois réduit sa réputation à celle d’un excellent architecte de high concept. Ce n’est pas faux, mais c’est insuffisant. Un concept, chez Genovese, n’existe que parce qu’il permet une radiographie morale. Le téléphone portable, par exemple, n’est pas là pour faire moderne. Il fonctionne comme extension matérielle du double fond intime qui définit la vie sociale contemporaine. On aime, on trahit, on désire, on ment, mais surtout on archive tout, on transporte partout la preuve potentielle de sa propre duplicité. Genovese comprend très bien cette condition. Il en tire une comédie de l’angoisse, pas un sermon.
Son parcours avant ce film compte aussi. Les premiers travaux, souvent coréalisés ou plus nettement inscrits dans la comédie commerciale, montrent déjà un goût pour les ensembles et les situations construites. Mais le vrai mouvement de son cinéma consiste à épurer. À mesure que sa mise en scène gagne en sécheresse, l’effet comique cesse d’être décoratif. Il devient une arme de découpe. Cela explique pourquoi ses meilleurs films ne reposent pas sur l’exubérance visuelle. Genovese préfère la circulation des regards, le tempo des révélations, la petite suspension qui transforme une phrase anodine en catastrophe relationnelle.
Il faut également noter qu’il ne méprise jamais son public. Cela peut paraître banal, mais c’est une qualité rare. Genovese travaille dans un registre populaire sans prendre le spectateur de haut ni le flatter grossièrement. Il suppose une intelligence commune du malaise, du non-dit, de la gêne sociale. Il sait qu’un public reconnaît immédiatement la texture d’un mensonge conjugal, la diplomatie d’un ami qui évite le conflit, la panique silencieuse d’un bourgeois qui sent sa façade craquer. Cette confiance dans la lisibilité des comportements donne à son cinéma une puissance de circulation internationale très nette, bien au-delà du simple remake.
Ce qui demeure, au fond, c’est une idée peu sentimentale de l’intimité. Chez Genovese, la proximité ne garantit jamais la vérité. Les couples se connaissent mal, les amis se surveillent poliment, les familles gèrent leurs secrets comme des patrimoines. Le cadre de la comédie lui permet alors de faire ce que le drame psychologique fait souvent moins bien : montrer la coexistence du rire, de la honte et de la brutalité morale dans une même scène. Cette simultanéité est sa vraie signature.
Dans le paysage du cinéma italien, Paolo Genovese occupe ainsi une place singulière. Il n’a ni la prétention auteuriste de certains contemporains, ni le cynisme creux des fabricants de succès. Il avance par précision, par cruauté contenue, par compréhension aiguë des nouvelles formes de l’exposition de soi. Ses meilleurs films rappellent qu’une table bien dressée peut devenir un champ de bataille, et qu’une soirée entre amis suffit parfois à révéler tout un système de peur, de désir et de mensonge. C’est peu spectaculaire, mais très rare : une comédie qui ne console pas, parce qu’elle sait exactement de quoi nous sommes faits.
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