Panos Cosmatos
Avec Mandy, Panos Cosmatos a donné au cinéma de vengeance une forme d'icône brûlée: métal lourd, forêt rouge, secte cosmique, Nicolas Cage comme relique humaine traversée par une douleur plus grande que le récit. Cosmatos ne filme pas l'horreur comme une suite d'événements. Il la filme comme une température, un bain chimique, une image qui aurait trop longtemps regardé des VHS interdites avant de se mettre à rêver toute seule.
Son premier long, Beyond the Black Rainbow, annonçait déjà cette obsession pour les institutions du contrôle et les architectures mentales. Laboratoire, couloirs, lumière synthétique, spiritualité toxique: le film semblait sortir d'un futur imaginé par les années 1980 puis retrouvé dans une cassette usée. Cosmatos ne cite pas cette période pour flatter la nostalgie. Il en extrait une paranoïa plastique. Les surfaces sont belles parce qu'elles sont malades. Les couleurs ne décorent pas l'image, elles la contaminent.
Mandy pousse cette logique vers le rituel. Le film commence comme une ballade forestière et finit en apocalypse intime. Le cinéma d'horreur y rencontre le revenge movie, le psychédélisme, le doom metal, le fantasme médiéval, la bande dessinée occulte. Tout pourrait devenir ridicule si Cosmatos ne croyait pas autant à la gravité de ses visions. Il ne cherche pas le second degré protecteur. Il plonge dans l'excès avec une solennité presque liturgique, et c'est cette absence de cynisme qui fait tenir l'ensemble.
Cosmatos est souvent associé à un cinéma rétro, mais le terme est trop faible. Ses films ne reconstituent pas le passé. Ils reconstruisent le souvenir d'un passé médiatique, celui des jaquettes, des synthétiseurs, des films vus trop jeune, des images dont on ne sait plus si elles étaient vraiment dans le film ou dans la peur qu'il a produite. Cette mémoire faussée est centrale. Le cinéma de Cosmatos ressemble à une hallucination de vidéoclub, mais une hallucination savante, réglée, d'une précision maniaque.
Le lien avec le Canada est également important, même si son imaginaire paraît flotter dans une zone transnationale. Cosmatos, fils du réalisateur George P. Cosmatos, appartient à une histoire de cinéma de genre faite de migrations, de coproductions, de films qui n'obéissent pas tout à fait à une identité nationale stable. Ce déplacement se sent dans ses mondes. Ils ne ressemblent pas à des lieux réels, mais à des espaces mentaux construits par des souvenirs de cinéma européen, américain et canadien.
Ce qui distingue Cosmatos de beaucoup de stylistes contemporains, c'est sa manière de faire de la lenteur une menace. Les plans ne se contentent pas d'être beaux. Ils imposent une attente, une fixité, parfois une gêne. Le spectateur est invité à regarder trop longtemps une lumière, un visage, une silhouette. L'image devient presque un piège perceptif. Dans Beyond the Black Rainbow, cette lenteur produit une hypnose froide. Dans Mandy, elle se fracture en fureur. Dans les deux cas, le temps du film semble altéré par une drogue qui serait aussi une esthétique.
Il faut aussi souligner son rapport à la douleur. Mandy n'est pas seulement un exercice de style. C'est un film sur le deuil transformé en mythologie barbare. La violence qui suit n'efface jamais la perte initiale. Elle l'amplifie, la ritualise, la rend monstrueusement visible. Cosmatos comprend que la vengeance au cinéma est souvent une forme de nécromancie: le mort ne revient pas, mais il organise chaque geste du vivant. Cette idée donne au film sa puissance tragique sous les couches d'excès.
Pour CaSTV, Panos Cosmatos est une figure majeure du cauchemar sensoriel contemporain. Il a compris que l'horreur actuelle pouvait revenir aux textures analogiques sans devenir musée, qu'elle pouvait aimer les synthés, les filtres, les affiches imaginaires et les cultes bizarres tout en gardant une vraie capacité de trouble. Ses films ne demandent pas seulement ce qui arrive. Ils demandent dans quelle matière mentale nous acceptons de nous enfoncer. Chez Cosmatos, le genre devient une chambre d'immersion totale: on n'y entre pas pour suivre une intrigue, mais pour ressortir avec la rétine marquée.
