Pablo Hernando
Avec Berserker, Pablo Hernando donne au polar fantastique espagnol une sécheresse étrange, presque administrative, qui fait tout son prix. Le film avance comme si l'irrationnel s'était glissé dans les interstices d'un monde déjà épuisé par la routine, le travail et l'isolement. Hernando n'est pas un cinéaste de la flamboyance gothique ni de la démonstration horrifique. Il préfère les déplacements minimes, les récits qui paraissent d'abord modestes avant de révéler un déséquilibre plus profond. Dans l'Espagne des Années 2010, il s'est imposé comme une figure à part du genre indépendant.
Ce qui distingue son cinéma, c'est sa capacité à faire cohabiter le trivial et le mythique sans souligner l'écart. Chez lui, un appartement, un bureau, une conversation plate peuvent soudain devenir le lieu d'une perturbation ontologique. Cette absence de grand effet d'annonce est capitale. Là où beaucoup de films fantastiques veulent immédiatement produire une atmosphère, Hernando laisse l'étrangeté pousser dans une normalité déjà un peu malade. Le résultat n'est pas spectaculaire au sens ordinaire. Il est plus durable. Quelque chose reste décalé longtemps après la fin.
Dans Cabás comme dans Berserker, il y a une véritable intelligence de la fatigue contemporaine. Ses personnages semblent vivre dans des environnements où les affects circulent mal, où le langage ne suffit plus à ordonner l'expérience, où le travail et la solitude forment un climat de basse intensité anxieuse. Le fantastique surgit alors non comme rupture totale, mais comme intensification d'un malaise déjà là. Cette logique donne à ses films une densité singulière. Ils ne plaquent pas le surnaturel sur le réel. Ils montrent comment le réel lui-même est devenu inhospitalier.
Hernando appartient aussi à une économie de fabrication indépendante qui influence directement sa forme. Plutôt que d'y voir une limitation, il en tire une méthode. Peu de moyens, donc peu de gras. Peu d'effets, donc nécessité d'être précis dans le cadre, la durée, le montage sonore. Cette rigueur produit un cinéma qui semble parfois presque abstrait dans sa gestion de l'information, sans jamais cesser d'être ancré dans des situations concrètes. On sent un auteur qui connaît le prix de chaque décision.
On pourrait le rapprocher de certaines veines du thriller espagnol contemporain, mais il y manque volontairement la nervosité démonstrative et le goût de la torsion scénaristique finale. Hernando est moins intéressé par le coup de théâtre que par l'installation d'une logique parallèle. Ses récits deviennent inquiétants parce qu'ils n'offrent pas toujours la satisfaction d'une explication totale. Ils font confiance à l'opacité juste, celle qui ouvre le film au lieu de le rendre confus.
Dans le cinéma espagnol actuel, cette position est précieuse. Elle permet de penser le genre en dehors des modèles dominants, qu'ils soient industrialisés ou purement festivaliers. Hernando n'essaie ni d'imiter les grands succès de l'horreur nationale, ni de se draper dans une austérité d'auteur trop consciente d'elle-même. Il travaille une ligne moyenne exigeante, où le récit reste moteur, mais où chaque élément concret semble contaminé par autre chose.
Pablo Hernando mérite donc l'attention parce qu'il filme très bien ce que notre époque a de discrètement irrespirable. Ses films parlent de solitude, d'identités mal fixées, de forces obscures qui n'ont pas besoin de grands décors pour agir. Ils savent que le mystère moderne n'est pas forcément dans le château ou la forêt, mais dans la banalité même d'une existence dont les coordonnées se déplacent imperceptiblement. Peu de cinéastes de genre contemporains comprennent avec autant de netteté qu'une angoisse vraiment efficace commence souvent dans le bureau, le couloir, l'écran et la fatigue.
