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Owen Kline - director portrait

Owen Kline

Avec Funny Pages, Owen Kline a lancé son cinéma dans une odeur de papier sale, de sous-sols encombrés et de rêves artistiques mal socialisés. Le film semble sortir d'un New Jersey légèrement poisseux, peuplé de dessinateurs ratés, de jeunes ambitieux sans filtres et d'adultes qui ont depuis longtemps cessé d'être exemplaires. Kline n'idéalise rien. Il aime au contraire les marges ridicules, les énergies déplacées, les passions qui rendent vaguement insupportable. C'est précisément cette absence de polissage qui donne à son premier long métrage sa force corrosive.

Le cinéma indépendant américain a souvent un faible pour les marginaux adorables. Owen Kline prend la direction opposée. Dans Funny Pages, les êtres sont collants, agaçants, parfois même répulsifs, mais jamais réduits à une pure fonction satirique. Kline sait qu'un monde devient crédible lorsqu'il laisse exister les détails embarrassants. Une conversation trop longue, une chambre trop étroite, un visage filmé sans flatterie : tout cela participe d'une esthétique qui préfère la gêne à la joliesse. Dans le cadre des États-Unis, cette option le rattache à une veine souterraine du cinéma indépendant plus sale, plus comique et plus nerveuse que la moyenne.

Son rapport au dessin et à la bande dessinée n'est pas décoratif non plus. Kline ne filme pas l'art comme une vocation romantique. Il le filme comme une manie, un refuge et parfois une manière de se rendre socialement impossible. C'est une différence capitale. Le film ne cherche pas à célébrer l'outsider créatif. Il observe comment certains désirs de singularité se nourrissent aussi d'aveuglement, de narcissisme et d'une incapacité chronique à lire la pièce. Cette lucidité fait de Kline un satiriste plus précis qu'il n'y paraît.

Il y a chez lui un goût du grotesque très américain, mais qui ne doit rien à la pure pose. Les corps, les voix, les intérieurs, tout semble légèrement trop proche, trop humide, trop insistant. Le cadre refuse le confort. Cette matérialité donne à son cinéma une nervosité particulière, presque tactile. On pourrait parler d'un réalisme tordu, d'une chronique d'apprentissage passée dans une lessive sale. Dans les années 2020, alors qu'une partie du cinéma indie s'est alignée sur des formes de distinction sages, Kline réintroduit de la friction.

Le lien avec le genre ou avec certaines zones du cinéma de malaise est essentiel. Funny Pages n'est pas un film d'horreur, bien sûr, mais il partage avec l'horreur indépendante une compréhension aiguë du corps comme source d'inconfort. Transpiration, grimaces, proximité malvenue, intérieurs étouffants : tout concourt à faire du quotidien un milieu presque hostile. Kline connaît la puissance dramatique du dégoût léger, de cette petite sensation physique qui suffit à modifier le rapport du spectateur au personnage.

Sa filiation, souvent commentée, ne doit pas masquer sa voix propre. Qu'il vienne d'une famille de cinéma ou qu'il dialogue avec des sensibilités voisines du cinéma new-yorkais indépendant importe moins que ce qu'il met réellement en circulation : une forme de comédie noire adolescente qui refuse autant la tendresse obligatoire que la cruauté vide. Cette position explique pourquoi son travail a trouvé un écho dans les festivals sans perdre son grain disgracieux.

Pour CaSTV, Owen Kline compte parce qu'il rappelle qu'un cinéma du trouble peut aussi passer par le rire, à condition que ce rire garde des dents. Son monde est peuplé de gens qui veulent devenir quelque chose et qui ne savent pas très bien comment habiter leur désir. Il en tire non une morale, mais une texture. Une texture faite de gêne, d'obsession et d'auto-invention pathétique.

Kline est encore au début de sa trajectoire de réalisateur, mais le geste est déjà net. Il ne cherche pas à plaire proprement. Il cherche juste. Et dans le paysage américain actuel, cette impureté volontaire a la valeur d'une promesse sérieuse.

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