Onur Ünlü
The Blue Wave ne ressemble pas à un point d'entrée évident vers Onur Ünlü, et c'est peut-être pour cela qu'il est utile. Son cinéma turc n'a jamais aimé les évidences. Ünlü travaille à l'intersection de la comédie absurde, du mélodrame, du policier, du fantastique et d'une forme de surréalisme quotidien qui transforme la réalité la plus banale en espace de dérèglement. Il appartient à ces cinéastes dont les films semblent constamment prêts à dévier, comme si le monde ne tenait que par habitude et qu'un détail suffisait à le faire bifurquer.
Dans le cadre de la Turquie, cette position est particulièrement singulière. Le cinéma turc contemporain a connu plusieurs lignes fortes, du réalisme contemplatif à la chronique sociale, mais Ünlü suit un chemin plus instable et plus insolent. Il aime les ruptures de ton, les personnages décentrés, les situations qui poussent la logique ordinaire jusqu'à l'absurde ou à la cruauté. Son humour, souvent noir, ne cherche pas la pure excentricité. Il sert à révéler les impasses morales, politiques ou existentielles d'un monde déjà fissuré.
Cette fissure peut prendre des formes très diverses. Chez Ünlü, le quotidien s'ouvre volontiers à l'invraisemblable sans que le film change brutalement de régime. Le bizarre n'arrive pas comme un effet spécial. Il a l'air d'avoir toujours été là. C'est pourquoi son œuvre dialogue naturellement avec les territoires du cinéma fantastique et du surréalisme, tout en gardant un ancrage très vif dans les tensions sociales et culturelles de son pays. L'irréalité ne remplace pas le réel. Elle en révèle les fractures.
Il faut aussi saluer sa liberté de narration. Ünlü ne paraît pas obsédé par la belle courbe dramatique classique. Ses films avancent par accidents, détours, collisions de registres, éclats de scène. Cette liberté peut désarçonner, mais elle constitue précisément sa force. Elle permet au film de respirer selon des règles qui lui appartiennent, et non selon les automatismes d'un scénario trop bien élevé. L'inattendu devient une méthode de connaissance.
Pour CaSTV, cette capacité à contaminer le quotidien importe beaucoup. Le trouble, dans le cinéma d'Ünlü, n'est pas toujours effrayant au premier degré, mais il est omniprésent. Les identités glissent, les motivations se brouillent, la violence surgit là où l'on attendait le burlesque, puis se retire en laissant derrière elle une gêne durable. Cette instabilité tonale rejoint une intuition essentielle de l'horreur noire : le rire et l'effroi ne s'annulent pas, ils se renforcent parfois mutuellement.
Les années 2000 et années 2010 ont souvent récompensé des cinémas nationaux facilement exportables, c'est à dire lisibles à partir de quelques motifs nobles. Ünlü résiste à cette exportabilité simplifiée. Il demande au spectateur d'accepter une logique plus sinueuse, plus capricieuse, plus locale aussi dans ses inflexions. Ce n'est pas un défaut. C'est la condition même de sa singularité.
Ce qui le rend précieux, au fond, c'est sa manière de filmer un monde où les cadres ordinaires du sens ne sont jamais entièrement fiables. La famille, la masculinité, le pouvoir, la religion, le désir, la loi, tout cela peut basculer dans l'absurde ou le cauchemar sans prévenir. Pourtant le film ne s'effondre pas. Il trouve au contraire dans cette instabilité sa vérité la plus vive.
Onur Ünlü demeure ainsi l'un des cinéastes les plus imprévisibles de son paysage. Il ne cherche ni la pure provocation ni la correction auteuriste. Il préfère l'écart, le déraillement, la scène qui paraît manquer la route et trouve justement là sa destination. Dans un monde cinématographique souvent discipliné par les catégories de marché ou de prestige, cette indocilité a une valeur rare. Elle rappelle que le cinéma peut encore penser par désordre, et rire au bord du gouffre.
