Nina Ognjanović
Nina Ognjanović arrive avec un nom qui inscrit aussitôt le genre dans une Europe balkanique de mémoires épaisses, de familles chargées et de territoires où l'histoire récente ne se laisse jamais complètement ranger. Ses deux crédits dans CaSTV ne forment pas une archive massive, mais ils ouvrent un champ précis: celui d'un cinéma où l'horreur peut surgir de la tradition, de la dette, du silence communautaire, de tout ce qui continue de vivre sous les discours de normalité.
Chez Ognjanović, l'intérêt tient à la possibilité d'un regard qui ne sépare pas le drame humain du trouble fantastique. Le cinéma d'horreur devient alors un instrument de lecture sociale. Il ne suffit pas de demander ce qui fait peur. Il faut demander qui a préparé cette peur, qui l'a transmise, qui a choisi de ne pas la nommer. Dans les cultures où la famille, le voisinage, les rites et la mémoire des lieux pèsent lourd, le genre trouve une matière naturellement inflammable.
Le voisinage avec le folk horror s'impose sans besoin de folklore décoratif. Le folk horror n'est pas seulement une affaire de masques, de chants anciens ou de cérémonies nocturnes. Il est l'art de montrer une communauté comme un organisme capable de protéger et de dévorer dans le même mouvement. Ognjanović semble pouvoir travailler cette contradiction. La chaleur du groupe devient suspecte. Le rite n'est pas un vestige pittoresque, mais une technologie sociale. Le paysage ne regarde pas les personnages avec indifférence.
Deux crédits suffisent à proposer cette ligne parce que le genre se nourrit de gestes concentrés. Une scène de repas peut contenir une hiérarchie entière. Une chambre d'adolescente peut devenir le champ de bataille entre désir individuel et mémoire familiale. Une route de campagne peut avoir l'air de mener quelque part alors qu'elle ramène toujours au même pacte. Ognjanović intéresse par cette capacité potentielle à laisser le quotidien garder sa texture concrète tout en révélant son envers archaïque.
Les années 2020 ont vu se multiplier des films qui pensent l'horreur à travers les héritages locaux. Le genre y devient moins universel par abstraction que par précision. Plus un lieu est particulier, plus sa peur peut toucher juste. Ognjanović s'inscrit dans cette dynamique: non pas chercher une neutralité internationale, mais laisser une langue, un territoire, une manière de se taire produire leur propre inquiétude. Le spectateur n'a pas besoin de tout connaître pour sentir qu'il entre dans une structure ancienne.
Ce cinéma demande une mise en scène de la patience. Il faut du temps pour que les coutumes cessent de ressembler à des habitudes. Il faut du temps pour que le décor révèle qu'il n'est pas passif. La peur la plus forte n'est pas celle qui surprend un personnage isolé, mais celle qui lui apprend qu'il a toujours été inclus dans un récit écrit avant lui. Ognjanović, par son inscription dans cette zone, rejoint une idée fondamentale de l'épouvante: l'individu moderne arrive souvent trop tard dans sa propre histoire.
Pour CaSTV, Nina Ognjanović représente une entrée vive dans un imaginaire où le genre n'efface pas la culture, mais la rend dangereusement lisible. On peut aimer l'horreur pour ses effets, ses créatures, ses accélérations. On peut aussi l'aimer pour sa manière de faire parler les cuisines, les cimetières, les seuils, les gestes appris. Chez Ognjanović, le cauchemar semble avoir des racines. Et ces racines ne descendent pas seulement dans la terre. Elles traversent les familles, les villages, les mots qu'on répète parce qu'on a oublié pourquoi ils étaient nécessaires.
