https://cabaneasang.tv/fr/director/nicolas-guillen-landrian/
Nicolás Guillén Landrián - director portrait

Nicolás Guillén Landrián

Avec Coffea Arábiga, film commandé en apparence didactique qui se fissure de l'intérieur sous la poussée du montage, du son et de l'ironie, Nicolás Guillén Landrián transforme le documentaire cubain en champ de bataille formel. Il est l'un de ces cinéastes pour qui l'image officielle n'est intéressante qu'à condition d'être troublée, contaminée, déplacée jusqu'à révéler ce qu'elle voulait masquer. Dans l'histoire de Cuba et du cinéma politique des Années 1960, sa place est immense, même si elle fut longtemps recouverte par la censure, l'exil et les récits plus disciplinés de la modernité révolutionnaire.

Neveu du poète Nicolás Guillén, Landrián n'a jamais été le cinéaste docile que l'institution aurait voulu. Ses courts métrages réalisés au sein de l'ICAIC prennent souvent la forme de portraits, de commandes ou d'études locales, mais ils les dépassent immédiatement. En un barrio viejo, Ociel del Toa ou Reportaje montrent déjà cette manière de saisir le réel tout en le désaxant. Les visages, les gestes et les lieux n'y servent pas simplement à illustrer une ligne politique. Ils résistent, dévient, débordent.

Ociel del Toa reste l'un de ses plus beaux films parce qu'il contient en germe tout son art. À partir d'un jeune garçon et de son environnement, Landrián compose bien plus qu'un document ethnographique. Il invente une relation vibrante entre paysage, musique, durée et subjectivité. Le monde rural n'y est pas idéalisé. Il existe comme lieu de fatigue, d'isolement, de circulation lente, mais aussi comme espace où le cinéma peut encore rencontrer quelque chose d'indocile.

Cette indocilité devient plus ouverte dans Coffea Arábiga, chef-d'œuvre paradoxal d'un cinéma de commande retourné contre sa propre fonction. Le film sur la culture du café, supposé accompagner l'élan révolutionnaire, se met à vibrer autrement. Le montage fait surgir des ruptures de ton, la bande sonore introduit un contrepoint presque moqueur, les slogans se chargent d'une ambiguïté qui fissure leur évidence. Landrián ne dénonce pas frontalement. Il travaille dans l'écart, dans le déplacement de l'accent, dans cette zone où la forme commence à penser contre le discours qu'elle transporte.

Il paiera cher cette liberté. Persécution, internements psychiatriques, marginalisation institutionnelle, exil: le destin de Landrián dit quelque chose de brutal sur les limites de la tolérance révolutionnaire envers les artistes qui ne se contentent pas d'obéir. Mais il serait réducteur de le lire seulement comme victime. Son œuvre demeure d'abord une aventure esthétique remarquable, une invention de langage documentaire où l'essai, la poésie, l'observation et la dissonance se rencontrent avec une vivacité exceptionnelle.

Ce qui le rend si moderne aujourd'hui, c'est précisément son refus du documentaire univoque. Landrián savait que le réel filmé n'arrive jamais sans montage, sans musique, sans cadrage, sans pouvoir. Au lieu de masquer cette vérité, il en fait la matière même du film. C'est pourquoi son travail dialogue si fortement avec des formes plus tardives du film-essai, bien au-delà de son contexte cubain immédiat.

Sa redécouverte dans les Festivals et les cinémathèques a permis de réinscrire son nom dans une histoire du cinéma latino-américain trop souvent racontée à travers des blocs esthétiques simplifiés. Landrián ne rentre pas sagement dans les cases. Il est à la fois révolutionnaire et hérétique, lyrique et corrosif, attentif au peuple et profondément méfiant envers les images produites en son nom.

Nicolás Guillén Landrián importe parce qu'il rappelle une chose essentielle: un cinéma politique n'est pas nécessairement un cinéma de certitude. Il peut être un cinéma de trouble, de fracture, de montage inquiet. Il peut faire sentir qu'entre l'événement historique et sa représentation s'ouvre toujours une zone de lutte. C'est dans cette zone que Landrián travaille, avec une liberté fragile, nerveuse, inoubliable. Et c'est là que son œuvre continue de nous atteindre, comme une secousse jamais complètement absorbée par les récits officiels.

Suggérer une modification