Nesanet Teshager Abegaze
Nesanet Teshager Abegaze appelle d’abord une lecture par la mémoire, non comme thème noble, mais comme force de trouble. Son cinéma semble habiter un espace où l’identité, l’histoire et l’expérience intime ne se laissent jamais refermer dans un récit homogène. Pour CaSTV, cette position est précieuse. Elle rappelle que le fantastique moderne peut naître d’une fracture temporelle, d’un héritage non réglé, d’une présence du passé qui persiste sans se donner comme fantôme littéral. Chez Abegaze, le cinéma avance à cette lisière : assez concret pour tenir au vécu, assez sensible aux survivances pour faire vaciller le présent.
Ce qui frappe, c’est l’attention aux traces. Les corps, les voix, les lieux et les silences sont filmés comme porteurs d’une histoire qui déborde la seule situation immédiate. Cela ne produit pas un cinéma didactique. Au contraire, la mise en scène semble chercher la juste distance entre l’inscription historique et l’opacité des êtres. On ne nous livre pas un monde déjà commenté. On nous place devant des signes dont la densité émotionnelle et politique reste ouverte. C’est précisément cette ouverture qui crée le trouble.
Beaucoup d’œuvres contemporaines traitant d’héritage ou de déplacement identitaire tombent dans une forme de bonne conscience esthétique. Elles veulent être graves, délicates, responsables, et finissent par neutraliser tout risque formel. Nesanet Teshager Abegaze paraît prendre un chemin plus tendu. Elle laisse subsister des zones de non-résolution, des vides, des coupures, des rapports incertains entre les temps. Ce choix est décisif. Il donne au film une respiration plus inquiète, plus vivante, proche par moments de certaines zones du fantastique, où ce qui revient ne revient jamais sous une forme stable.
Cette logique touche aussi à la manière dont les espaces sont filmés. Un lieu n’est pas seulement là pour situer l’action. Il devient une surface d’inscription, une réserve de mémoire, parfois une chambre d’écho pour des conflits invisibles. Les intérieurs, les seuils, les fragments de paysage ou les objets ordinaires peuvent porter une charge bien supérieure à leur fonction apparente. Cela suppose une mise en scène très attentive aux matières, aux durées, aux interruptions. Abegaze semble comprendre que le sens ne se déclare pas d’avance. Il se laisse percevoir par couches.
Dans une perspective plus large, son travail trouve un écho particulier au sein des Années 2020, décennie où de nombreux cinéastes cherchent à repenser les liens entre autobiographie diffuse, histoire collective et formes du trouble. La différence, chez elle, tient à l’absence de maniérisme moral. Rien ne paraît surligné pour prouver la profondeur du sujet. Le film reste disponible à ses propres ambiguïtés. Il accepte que la mémoire ne soigne pas, qu’elle déplace, complique, hante, parfois sans fournir de réconciliation convaincante.
Cette absence de réconciliation facile est importante pour CaSTV. Elle rapproche l’œuvre de zones où l’horreur au sens large rejoint l’expérience historique. Ce n’est pas l’horreur comme spectacle. C’est l’horreur comme persistance, comme retour d’un non-résolu dans le tissu ordinaire des jours. En cela, Nesanet Teshager Abegaze rejoint une famille de films qui savent que la peur n’a pas toujours besoin de visage. Elle peut être une tonalité du temps lui-même.
Si l’on veut situer son travail sans l’enfermer, on peut dire qu’il dialogue avec des cinémas diasporiques et mémoriels qui refusent le simplisme identitaire. Il y a là une force discrète mais réelle, qui dépasse les frontières nationales strictes et ouvre un champ plus vaste du côté de l’Afrique pensée comme mémoire, déplacement et invention de formes. Même lorsque les récits restent très situés, ils gardent cette capacité à parler depuis plusieurs couches d’expérience en même temps.
Suivre Nesanet Teshager Abegaze, c’est donc suivre un regard qui comprend que le passé n’est jamais derrière nous de façon propre. Il demeure dans les gestes, les images, les absences. Le cinéma a alors pour tâche non de le résoudre, mais de lui donner une forme assez juste pour que son inquiétude puisse enfin être éprouvée.
