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Nadine Labaki - director portrait

Nadine Labaki

Avec Caramel puis Et maintenant on va où?, Nadine Labaki a imposé une évidence que certains commentaires condescendants ont trop longtemps refusée de voir: la douceur de ton n'est pas l'ennemie de la gravité. Son cinéma n'avance pas par brutalité déclarative, mais par attention aux communautés, aux femmes, aux rythmes du quotidien, à la façon dont la guerre, la religion, la pauvreté ou l'exil s'inscrivent jusque dans les gestes les plus ordinaires. C'est précisément cette intelligence de la vie collective qui fait sa force. Labaki ne filme pas des idées de société. Elle filme des mondes habités.

La singularité de son oeuvre tient d'abord à sa capacité de tenir ensemble chaleur et désastre. Beaucoup de films sur le Liban choisissent l'un ou l'autre: soit l'effondrement historique spectaculaire, soit la comédie de survie. Labaki refuse cette séparation. Chez elle, la circulation des affects, l'humour, la sensualité, la solidarité féminine ne servent jamais à nier la violence du contexte. Ils montrent plutôt comment on continue à vivre dans un espace où la catastrophe n'est jamais très loin, parfois même déjà là. C'est une perspective très juste. Le quotidien n'est pas l'alternative à l'histoire. Il est la manière dont l'histoire se dépose.

Cette approche prend une ampleur nouvelle avec Capharnaüm, film qui élargit encore son regard vers l'enfance, l'abandon et la brutalité sociale. Labaki y travaille à la limite du mélodrame sans se laisser dissoudre par lui. C'est un équilibre difficile. Elle sait que l'émotion n'a de poids que si le monde filmé reste concret, traversé par des structures réelles, par des corps fatigués, par des espaces où la vulnérabilité n'est jamais abstraite. Le film peut diviser, comme toute oeuvre fortement adressée, mais il confirme une chose essentielle: Labaki est une cinéaste qui pense la circulation entre l'intime et le collectif avec une clarté peu commune.

Dans le contexte de Liban et plus largement du cinéma arabe contemporain, cette place est décisive. Labaki a rendu visibles des formes de vie, des rapports entre femmes, des enfants laissés au bord de l'ordre social, sans se soumettre totalement aux attentes du réalisme misérabiliste ou du prestige festivalier abstrait. Son art de la mise en scène repose sur une lisibilité assumée, parfois frontale, mais qui n'empêche jamais la densité des situations. Elle sait construire une scène, distribuer les corps, laisser un groupe exister. Cette faculté de chorégraphier le collectif est au coeur de son cinéma.

On peut la situer pleinement entre les années 2000 et les années 2010, c'est-à-dire à un moment où de nombreuses cinéastes ont repris en main la représentation de leurs sociétés contre les cadres trop étroits où on voulait les enfermer. Labaki appartient à cette histoire, mais avec une tonalité très personnelle. Elle croit encore à l'adresse large, à l'émotion partagée, au personnage immédiatement incarné. Ce choix a parfois été pris pour de la facilité. C'est une erreur. Il faut au contraire beaucoup de maîtrise pour atteindre cette évidence sans tomber dans la pure illustration.

Nadine Labaki mérite ainsi d'être regardée comme une cinéaste de la communauté sous pression. Ses films montrent que les liens ordinaires, les espaces de voisinage, les alliances fragiles entre femmes, enfants et exclus peuvent contenir toute la complexité d'un pays. Pour un regard habitué aux formes plus ostensiblement sombres, cette chaleur peut surprendre. Mais elle a sa part d'ombre. Chez Labaki, le collectif est toujours menacé, le soin toujours précaire, la tendresse toujours exposée à des forces qui la débordent. C'est ce qui donne à son oeuvre sa persistance. Elle ne nie jamais le désastre. Elle cherche les manières, souvent fragiles, parfois magnifiques, de continuer à y opposer des gestes de présence.

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