Muriele Honein
Dans le Liban de Muriele Honein, l'horreur semble monter des intérieurs avant de gagner la rue: appartements chargés de mémoire, familles qui parlent autour des blessures, villes où le passé ne se contente jamais de rester derrière. Ses deux crédits au catalogue ouvrent un espace particulièrement riche, celui d'un cinéma où l'intime et l'historique se contaminent sans cérémonie. La peur n'arrive pas de l'extérieur. Elle habite déjà les pièces.
Honein s'inscrit dans le voisinage du cinéma libanais, un cinéma qui a souvent dû composer avec les ruines visibles et invisibles de l'histoire. Beyrouth, les guerres, les disparitions, les fractures confessionnelles, les exils, les retours impossibles: tout cela forme un arrière-plan que le genre peut transformer sans le trahir. L'horreur n'a pas besoin d'ajouter du spectaculaire à un pays saturé de mémoire. Elle peut simplement déplacer le regard vers ce que les personnages ont appris à ne plus nommer.
Ce qui rend Muriele Honein intéressante, c'est cette possible articulation entre le drame horrifique et une sensibilité de la survivance. Les personnages de ce type de cinéma ne vivent pas dans un présent pur. Ils transportent des histoires familiales, des absences, des silences polis, des objets qui ont trop vu. Le fantastique peut surgir comme une forme de retour, mais il peut aussi demeurer incertain, presque psychique. L'important est moins de prouver le surnaturel que de montrer comment le passé continue de réclamer une place.
Le cinéma libanais contemporain a souvent su filmer la maison comme un champ de bataille différé. Une table, un balcon, une chambre fermée, un couloir d'immeuble: ces lieux portent la trace de conflits que l'on n'entend plus, mais qui organisent encore les corps. Honein semble appartenir à cette tradition du lieu habité par plus que ses occupants. La mise en scène peut alors devenir une écoute. Elle guette ce que les murs gardent, ce que les conversations évitent, ce qu'un geste trop brusque réveille.
Depuis les années 2010, une partie du cinéma de genre moyen-oriental a trouvé dans l'horreur une manière de parler des traumatismes collectifs sans les transformer en leçon. Cette voie est précieuse. Elle permet d'échapper à l'illustration, de travailler par atmosphère, par déplacement, par signes incomplets. Muriele Honein paraît située dans cette zone où le genre n'explique pas le réel, mais le rend plus audible.
Le rapport aux femmes, aux familles et à la transmission semble central dans un tel univers. L'horreur domestique devient une façon de penser ce qui se transmet malgré soi: peurs, loyautés, culpabilités, obligations de silence. Une mère, une fille, une soeur, une voisine peuvent porter dans leur corps la géographie d'une catastrophe ancienne. Le film n'a pas besoin de discours. Il suffit qu'un regard se ferme au bon moment pour que l'on comprenne qu'une histoire entière vient d'être retenue.
La force de Honein tient probablement à cette retenue. Le cinéma qui vient de régions marquées par la violence historique peut être tenté par l'emphase. Le genre offre une autre solution: condenser. Faire tenir une ville dans une pièce. Faire tenir une guerre dans un bruit. Faire tenir un deuil dans un objet déplacé. C'est cette condensation qui donne à l'horreur sa puissance poétique et politique.
Pour CaSTV, Muriele Honein représente une entrée importante: une cinéaste libanaise qui rappelle que l'effroi n'est pas seulement affaire de monstres, mais de mémoire logée dans les espaces. Ses deux crédits ne ferment pas une définition, ils ouvrent un champ. On y entend la possibilité d'un cinéma où chaque maison est une archive instable, où chaque silence a un propriétaire, où le passé ne revient pas parce qu'il est mort, mais parce qu'on lui a refusé une sépulture digne.
