Miloš Radović
Avec Train Driver's Diary, Miloš Radović trouve une tonalité très serbe, très précise, où l'absurde, la fatalité et la tendresse familiale se mêlent sans jamais se résoudre dans une pure fable. Le point de départ est déjà saisissant : un conducteur de train marqué par le nombre de suicides qu'il a involontairement traversés. Chez d'autres, un tel sujet deviendrait soit drame psychologique, soit satire noire appuyée. Radović choisit une voie plus complexe. Il installe le tragique au cœur du quotidien, puis laisse l'humour le contaminer sans l'abolir.
Ce mélange dit beaucoup de sa place dans le cinéma serbe. Radović ne filme pas la société par grands emblèmes historiques ou politiques. Il préfère les communautés réduites, les gestes de transmission, les rituels de métier, les situations où l'héritage devient à la fois charge et protection. Son cinéma regarde comment une culture continue de produire des formes de vie au milieu des dommages. Cette sensibilité est particulièrement forte dans les années 2010, lorsque plusieurs cinéastes de la région travaillent, chacun à leur manière, les séquelles de l'histoire récente sans se laisser enfermer dans le film de dossier national.
A Small World montrait déjà son intérêt pour les structures miniatures, les milieux clos, les relations qui se nouent sous pression. Le titre pourrait presque définir l'ensemble de son œuvre. Radović filme des mondes à échelle humaine, mais cette petite échelle n'a rien de rassurant. Elle condense les hontes, les fidélités, les ironies et les impasses. Plus le cercle est restreint, plus tout devient intense.
Dans Train Driver's Diary, cette intensité prend la forme d'une méditation burlesque sur la mort et la filiation. Le chemin de fer devient une ligne de destin, un métier absurde, un lieu de répétition du trauma. Mais Radović ne pousse jamais vers le symbole lourd. Il préfère le détail pratique, le ton sec, la scène où l'on parle de l'insoutenable comme d'un fait de métier. C'est là que son cinéma touche juste : dans cette manière de montrer que les sociétés habituées aux catastrophes développent souvent une langue de l'ellipse, du détour, du rire un peu sombre.
Sa mise en scène n'a rien d'ostentatoire. Elle avance avec une clarté presque classique. Pourtant, cette sobriété n'est pas neutre. Elle permet à l'étrangeté morale des situations d'apparaître sans surlignage. Les personnages ne sont ni des types comiques, ni des victimes sacrées. Ils sont pris dans des systèmes d'habitudes, d'affection et de fatalisme qui font toute l'épaisseur du film.
Il faut aussi souligner la manière dont Radović traite la transmission masculine. Chez lui, l'héritage n'est pas un prestige. C'est un embarras, une dette, une manière de faire circuler autant la protection que la blessure. Cette attention donne à ses films une gravité très particulière, qui ne passe pas par le grand discours mais par l'observation des liens.
Dans le champ du drama teinté de comédie, Miloš Radović mérite ainsi d'être vu comme un cinéaste du ton difficile. Il sait maintenir ensemble l'amertume, l'attachement et la cocasserie sans transformer ce mélange en numéro de virtuosité. Son cinéma parle de communautés qui continuent d'avancer parce qu'elles n'ont pas le luxe de s'effondrer tout à fait. Il y a là une lucidité sans cruauté, une mélancolie sans pose, et surtout une compréhension très fine de ce que le quotidien peut contenir de tragique déjà digéré, déjà ritualisé, mais jamais vraiment apaisé.
