Milorad Krstić
Avec Ruben Brandt, Collector, Milorad Krstić a signé un film d'animation qui ressemble à un cambriolage dans l'inconscient de l'histoire de l'art. Sa place dans l'orbite de Cabane à Sang vient de là: non d'une horreur de couloir sombre, mais d'un cinéma où les images célèbres deviennent prédatrices, où la peinture regarde en retour, où la culture elle-même se comporte comme un rêve fiévreux. Krstić fait du musée une machine mentale, et cette machine n'a rien d'apaisant.
Son parcours d'artiste visuel compte autant que sa filmographie. Krstić ne traite pas l'animation comme un simple moyen de raconter plus librement. Il l'utilise comme une logique de métamorphose permanente. Les corps se stylisent, les visages se déforment, les espaces répondent aux obsessions. Dans ce monde, la psychologie n'est pas cachée derrière les personnages. Elle est projetée partout, sur les murs, dans les cadres, dans les citations picturales, dans les poursuites qui ressemblent à des associations d'idées.
Ce rapport à l'image le rapproche du cinéma d'animation le plus adulte, celui qui comprend que le dessin peut être plus inquiétant que le réalisme parce qu'il ne promet aucune stabilité. Un corps filmé obéit encore à certaines lois physiques. Un corps animé peut trahir sa forme à tout moment. Krstić exploite cette liberté pour créer une inquiétude sophistiquée, presque ludique, mais jamais innocente. Le jeu des références devient une course dans un musée hanté par ses propres chefs-d'œuvre.
Dans Ruben Brandt, Collector, le vol d'œuvres d'art est moins un prétexte policier qu'une thérapie impossible. Les tableaux obsèdent, poursuivent, blessent. Le regard esthétique devient symptôme. Voilà ce qui intéresse le genre: l'idée qu'une image puisse vous posséder. L'horreur moderne parle souvent d'écrans maléfiques ou de vidéos maudites. Krstić déplace cette malédiction vers la peinture, vers le patrimoine visuel, vers ce que l'on croit admirer à distance respectable.
Son cinéma s'inscrit dans les années 2010, mais il paraît venir d'une mémoire plus longue: surréalisme, pop art, film noir, bande dessinée européenne, avant-gardes d'Europe centrale. Cette hybridité explique sa singularité. Il n'appartient pas au flot standardisé de l'animation familiale, ni au thriller psychologique ordinaire. Il fabrique un objet composite où l'élégance graphique sert un dérèglement profond du regard.
Le lien avec l'Europe centrale et la Hongrie, souvent associée à son parcours, ouvre aussi vers une tradition de cinéma européen où l'absurde, la satire et le rêve ont longtemps servi à contourner les réalismes trop sages. Krstić garde quelque chose de cette intelligence oblique. Ses images ne disent pas simplement ce qu'elles signifient. Elles circulent, se déguisent, s'entre-dévorent. Le spectateur est invité à reconnaître les références, mais cette reconnaissance devient un piège: savoir d'où vient une image ne protège pas de son pouvoir.
Pour CaSTV, Milorad Krstić est précieux parce qu'il élargit la notion de hantise. Un film peut être hanté par des morts, mais aussi par des tableaux, des styles, des chefs-d'œuvre, des clichés visuels qui ont colonisé notre imaginaire. Son cinéma montre une culture incapable de dormir, saturée d'images qui réclament encore quelque chose à ceux qui les regardent. Dans cet univers, le collectionneur n'est jamais maître de sa collection. Il est possédé par elle.
