Mike Nichols
The Graduate a donné aux États-Unis de la fin des Années 1960 l'une de leurs images les plus précises de la dérive confortable: un jeune homme bien né, désorienté, flottant dans les signes d'une prospérité qui n'offre plus aucun horizon moral crédible. Mike Nichols a compris très tôt que la société américaine se racontait admirablement à travers ses espaces de conversation, ses salons, ses bureaux, ses chambres, ses scènes d'embarras mondain. C'est un cinéaste du langage, certes, mais d'un langage toujours pris dans des rapports de pouvoir, de classe, de désir et de mise en scène sociale.
Venu du théâtre et de la performance, Nichols possède un sens exceptionnel des acteurs. Pourtant, dire cela ne suffit pas. Beaucoup de metteurs en scène savent obtenir d'excellentes interprétations sans pour autant comprendre ce que les corps font à l'espace et ce que l'espace fait aux corps. Nichols, lui, filme les acteurs comme des organismes sociaux. Leur manière de s'asseoir, de couper la parole, d'occuper une porte, de faire attendre quelqu'un, de sourire trop longtemps, tout cela raconte immédiatement une hiérarchie. C'est pourquoi ses films peuvent paraître si brillants tout en étant si cruels.
La Comédie occupe chez lui une place centrale, mais il ne faut pas entendre ce mot au sens léger ou mineur. Nichols sait que le rire surgit souvent là où un ordre se fissure. Ses grandes scènes reposent sur l'écart entre ce que chacun devrait dire pour maintenir la politesse du monde et ce qui affleure malgré tout: ambition, panique, frustration sexuelle, ressentiment, peur du déclassement. Dans Who's Afraid of Virginia Woolf? comme dans Carnal Knowledge, la parole n'est pas un simple véhicule. C'est l'arène même où l'intimité se détruit.
Nichols a également excellé dans l'art de capter les métamorphoses historiques de la bourgeoisie américaine. Des Années 1960 aux Années 1990, il suit les déplacements du prestige, les mutations du couple, les illusions de libération et les nouvelles hypocrisies qui prennent le relais des anciennes. Il n'a pas besoin de programmes explicatifs. Il lui suffit souvent d'une réunion, d'un dîner, d'une transaction professionnelle, d'un adultère ou d'un silence prolongé pour faire sentir qu'un ordre entier négocie sa survie.
Ce qui le sauve du simple cynisme, c'est sa lucidité sur la vulnérabilité. Nichols se moque des poses, mais il n'écrase pas ceux qui les adoptent. Il sait que les individus jouent des rôles parce qu'ils sont terrifiés par la perspective d'être déclassés, humiliés ou abandonnés. Cette intelligence affective lui permet de naviguer entre satire, mélodrame et Drame sans perdre l'unité de son regard. Ses personnages peuvent être odieux, ridicules, narcissiques, mais ils restent douloureusement humains.
Même ses œuvres plus irrégulières ou plus tardives gardent cette qualité d'observation aiguë. Nichols comprend mieux que beaucoup de ses contemporains la théâtralité constitutive de la vie américaine moderne. Il filme un pays où l'on se vend, où l'on se raconte, où l'on performe sa réussite, son désir, sa décence, parfois son progressisme. Sous cet angle, son cinéma est profondément politique sans jamais cesser d'être un cinéma de situations et de visages.
Dans le Cinéma américain, Mike Nichols occupe une place rare: celle d'un classique du dialogue qui n'a jamais confondu l'esprit avec la superficialité. Il savait que la parole brillante peut être une défense, une agression, une stratégie de classe ou un aveu involontaire. Ses meilleurs films restent des machines de précision pour observer comment une société se ment élégamment. Ils continuent de vivre parce qu'ils comprennent que le malaise moderne adore porter de beaux vêtements et parler avec aisance.
