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Michel Soutter - director portrait

Michel Soutter

Avec Les arpenteurs, Michel Soutter atteint une forme de légèreté mélancolique que peu de cinéastes suisses ont su rendre aussi immédiatement sensible. Le film avance par déplacements infimes, conversations flottantes, désirs mal alignés, et pourtant il finit par dessiner tout un monde moral. Soutter ne filme pas le spectaculaire du drame. Il filme ces instants où les existences se frôlent, se manquent, s'inventent des arrangements fragiles pour tenir dans le temps. Cette modestie apparente est sa vraie force.

Figure majeure du nouveau cinéma suisse des Années 1970, Soutter travaille à distance des grands récits nationaux trop assurés. Son cinéma s'inscrit bien dans une histoire collective de modernisation des formes, mais il refuse le programme illustratif. Ce qui l'intéresse, c'est la qualité de présence des personnages, la texture d'un dialogue, l'étrange douceur des désajustements. À une époque où beaucoup de cinémas d'auteur choisissaient la démonstration ou la radicalité déclarée, Soutter trouvait une voie plus oblique.

Les petites fugues, qu'il a scénarisé pour Yves Yersin, appartient au même climat d'attention au détail du vécu ordinaire, mais c'est dans ses propres films comme Repérages ou L'amour des femmes que sa musique intime s'entend le plus clairement. Soutter sait filmer les groupes, les couples, les solitudes non comme catégories fixes, mais comme configurations provisoires. Chacun de ses personnages semble chercher une manière de parler qui lui convienne sans jamais y parvenir complètement.

Le Drame chez lui ne relève donc pas de la crise tapageuse. Il passe par l'usure légère, l'humour triste, l'impossibilité de coïncider pleinement avec soi ou avec les autres. Cette tonalité donne à ses films une grâce très particulière. On y sent une connaissance profonde de la fragilité humaine, mais sans pathos écrasant. Soutter n'appuie pas sur la douleur. Il laisse l'inconfort se diffuser dans les silences, les détours, les pauses qui suspendent les scènes.

Il faut aussi reconnaître son rapport aux lieux. La Suisse de Soutter n'est ni carte postale ni symbole abstrait de neutralité. C'est un espace vécu, traversé par des déplacements modestes, des appartements, des jardins, des cafés, des seuils. Le monde y paraît à la fois ouvert et légèrement retenu, comme si chaque horizon comportait sa part de réserve. Cette géographie affective participe fortement de l'identité de son cinéma.

Ce qui distingue Soutter de beaucoup d'auteurs célébrés pour leur "délicatesse", c'est que la sienne n'a rien d'un adoucissement. Elle implique une exigence de justesse. Un film tient ou ne tient pas selon la vérité d'un ton, selon la manière dont un personnage entre dans une pièce, selon la durée exacte d'une hésitation. Soutter travaille ce niveau de précision avec une rigueur de musicien. Voilà pourquoi ses films, souvent discrets à première vue, laissent un souvenir si persistant.

Dans une histoire du cinéma européen parfois trop centrée sur les oeuvres les plus théorisées, Michel Soutter rappelle qu'un style peut être profond sans se déclarer tel. Il suffit qu'il sache voir les êtres dans leur mouvement ordinaire, sans les aplatir en types ni les grandir en allégories. Son cinéma atteint cette simplicité difficile.

Voir Michel Soutter aujourd'hui, c'est accepter un rythme devenu rare, celui d'un monde où le sens naît des variations de présence plutôt que des coups d'éclat. Ses films n'imposent rien. Ils proposent mieux: une manière de faire confiance aux hésitations, aux désaccords doux, aux arrangements imparfaits. Cette confiance reste d'une élégance admirable.