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Maurizio Lucidi

Avec La vittima designata, Maurizio Lucidi trouve au tournant des années 1970 une fréquence très italienne du malaise: celle d'un thriller où l'élégance sociale et la pourriture morale avancent au même pas. Son cinéma n'a pas la réputation tonitruante des maîtres canonisés du giallo, mais c'est précisément ce qui le rend intéressant. Lucidi appartient à cette zone du cinéma de Italie où le savoir faire industriel rencontre une vraie intelligence des atmosphères, sans toujours chercher la signature flamboyante. Il observe les comportements, le désir de domination, la fatigue des corps masculins, et il laisse l'inquiétude s'installer avec une précision froide.

Le mot qui revient chez lui est peut être celui de glissement. Rien n'explose immédiatement, tout se déplace. Une alliance devient piège, une confidence devient levier, une conversation mondaine révèle un calcul prédateur. Dans La vittima designata, le récit de permutation criminelle n'est pas seulement une machine à suspense. Il devient une étude de classe. Lucidi comprend que le crime, dans ce type de cinéma, est souvent une extension du privilège. On tue comme on négocie, comme on reçoit, comme on occupe l'espace. La politesse n'est pas l'opposé de la violence. Elle en est parfois la forme la plus sûre.

Cette lucidité l'inscrit dans une tradition plus vaste du cinéma populaire italien. On réduit souvent ces films à leurs intrigues ou à leurs inventions de meurtre, mais le meilleur de cette production travaille aussi les textures d'une société. Décors urbains, intérieurs cossus, plages, hôtels, villas: tout un paysage de prospérité nerveuse apparaît en arrière plan. Lucidi sait y faire circuler le soupçon. Chez lui, la modernité matérielle n'est pas synonyme d'émancipation; elle ressemble plutôt à un vernis sous lequel s'organisent le ressentiment, la possession et la compétition virile. En cela, il parle bien de son époque, celle d'une Italie qui monétise son style et découvre en même temps une profonde crise de confiance.

Ce qui distingue Lucidi d'autres artisans plus mécaniques, c'est son rapport au rythme. Il ne court pas après l'effet toutes les trois minutes. Il comprend qu'un thriller peut respirer, séduire même, avant de serrer la gorge. Cette façon de temporiser donne à ses films une densité légèrement vénéneuse. Le spectateur est attiré dans des rapports de fascination mutuelle, puis il découvre que l'échange était faussé dès le départ. Dans ce sens, Lucidi rejoint moins le sadisme démonstratif de certains gialli qu'une tradition européenne du duel psychologique, où l'affrontement repose sur l'ego, la manipulation et l'humiliation.

Il faut aussi rappeler que sa carrière traverse plusieurs zones du cinéma de genre, du polar au film d'aventures en passant par des territoires plus opportunistes. Cela pourrait faire croire à un parcours purement fonctionnel. Ce serait injuste. Une filmographie de ce type, dans l'industrie italienne, dit souvent autre chose: une capacité d'adaptation, oui, mais aussi un sens des conventions, des attentes du public, des micro déplacements de ton qui séparent le film anonyme du film habité. Lucidi n'est pas un cinéaste de manifeste. Il est souvent plus rusé que théorique. Il travaille à l'intérieur des cadres commerciaux et tente d'y introduire un supplément d'acidité.

Cette acidité est sensible dans sa manière de filmer les hommes. Le pouvoir masculin, chez lui, n'a rien de stable ou de majestueux. Il est fragile, théâtral, constamment menacé par son propre narcissisme. Les personnages se surveillent, se testent, se désirent parfois à travers la rivalité. Il y a là une tension moderne que beaucoup de lectures rapides négligent. Le crime n'est pas seulement un acte, c'est une performance de domination. Lucidi l'a compris très tôt, et c'est pourquoi ses meilleurs films gardent une nervosité qui dépasse le simple mécanisme policier.

Revenir à Maurizio Lucidi aujourd'hui, c'est aussi élargir l'histoire du cinéma de genre. Il n'y a pas d'un côté quelques génies et de l'autre une masse interchangeable. Il y a tout un tissu de réalisateurs capables de donner une couleur particulière à des formes codées. Lucidi fait partie de ceux là. Son nom ne résume pas à lui seul le giallo, mais il en éclaire une pente moins baroque et plus corrosive, où les relations sociales deviennent des scènes de chasse. Dans le paysage du cinéma italien des années 1970, cette voie discrète a sa valeur propre: elle nous rappelle que le style peut aussi être une question de retenue, de placement, de dosage, et qu'un film apparemment modeste peut laisser derrière lui un goût de poison très durable.

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