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Marysia Nikitiuk - director portrait

Marysia Nikitiuk

On entre le mieux chez Marysia Nikitiuk par When the Trees Fall, fable charnelle et sombre où l’Ukraine rurale devient un territoire de désir, de violence et de superstition diffuse. Dès les premières images, la cinéaste affirme une ambition rare: ne pas choisir entre le réalisme de milieu, la pulsation sensorielle et une forme de conte noir qui semble avoir poussé directement du paysage. Dans le cadre de l’Ukraine, cette alliance a une force singulière. Le village n’y est ni refuge identitaire ni décor rétro. C’est un espace saturé de règles, de menaces et de rêves contrariés.

Nikitiuk filme les corps comme des surfaces de conflit. Les adolescents et les jeunes femmes, surtout, apparaissent pris entre des élans très concrets de liberté et un environnement social qui reconduit sans cesse la peur, la honte et le contrôle. Cette tension donne à ses images une intensité presque tactile. On sent la boue, la chaleur, la nuit, les murs, la proximité trop grande des autres. Le monde est là, dense, sensuel, et pourtant fermé. C’est précisément ce qui rend le désir si dangereux.

Le plus intéressant, chez elle, tient à la manière dont le merveilleux ou le bizarre n’arrivent pas comme un supplément esthétique. Ils sortent naturellement du terrain. Le film appartient par moments au folk horror sans jamais s’y réduire. Il y a des croyances, des signes, des silhouettes, une relation très forte au paysage et à l’ordre communautaire. Mais la peur naît surtout du fait que le groupe connaît déjà les règles du sacrifice, même s’il ne les formule pas ainsi. Le village regarde, juge, attend. C’est souvent tout ce qu’il faut pour que la fable tourne à l’oppression.

Cette approche situe Nikitiuk dans les années 2010 avec une réelle singularité. Beaucoup de jeunes cinéastes d’Europe de l’Est ont travaillé la noirceur sociale ou la stylisation mythique. Peu ont réussi à tenir aussi fermement ensemble la crudité des rapports et l’ouverture sensorielle du conte. Nikitiuk y parvient parce qu’elle n’utilise pas le symbole pour surplomber ses personnages. Elle reste avec eux, dans la sueur de leurs choix, dans l’étroitesse de leurs marges.

La circulation du film à Cannes et dans d’autres festivals européens a confirmé cette puissance, mais sa valeur ne dépend pas d’un label de découverte. Ce qui compte, c’est qu’elle a trouvé une forme capable de faire sentir un ordre patriarcal non comme système abstrait, mais comme climat. Les traditions, les clans, les arrangements mafieux, les ragots, les regards et les silences composent un véritable écosystème de la peur.

Pour CaSTV, Marysia Nikitiuk est essentielle parce qu’elle rappelle une vérité profonde du cinéma d’épouvante rural: le surnaturel n’est parfois que le nom poétique d’une violence collective déjà bien réelle. Chez elle, les arbres, les champs, les maisons, les routes de campagne et les nuits d’été sont moins des cadres que des complices. Ils gardent les traces des interdits, des élans réprimés, des destinées déjà préparées.

Son cinéma possède ainsi une brutalité lyrique très rare. Il peut être beau sans jamais devenir consolant. Il peut être sensuel sans oublier que les corps y sont menacés. Il peut convoquer le conte sans promettre d’issue. C’est une combinaison difficile, et c’est précisément ce qui lui donne sa force.

Nikitiuk mérite d’être vue comme une cinéaste des seuils brûlés, des communautés qui dévorent leurs propres enfants, des paysages qui transpirent l’histoire de leurs interdits. Dans un catalogue du trouble, elle occupe une place très nette: celle d’une autrice qui sait transformer le village en machine de désir et de terreur.

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