Maryam Keshavarz
Circumstance reste la meilleure porte d’entrée chez Maryam Keshavarz parce que le film expose immédiatement l’axe central de son œuvre: comment filmer le désir quand il se heurte à un ordre moral, politique et familial qui prétend tout organiser, tout surveiller, tout traduire en faute. Situé dans un Iran urbain autant imaginé que vécu à distance, le film n’est pas un simple manifeste de transgression. Il est plus intéressant que cela. Il comprend que le désir ne devient pas seulement politique parce qu’il est interdit, mais parce qu’il oblige les sujets à inventer des espaces de circulation, de secret et de jeu.
Keshavarz, irano-américaine, travaille précisément cette zone entre appartenance, projection et friction culturelle. Son cinéma ne parle pas depuis une pure intériorité nationale ni depuis l’extériorité confortable du commentaire diasporique. Il occupe un entre deux qui peut être risqué, mais qui produit aussi une vraie tension de regard. Circumstance tient justement parce qu’il n’essaie pas de résoudre cette position. Il filme une jeunesse qui danse, écoute, désire, ment, se cache et se heurte aux structures de contrôle sans que le film fasse semblant de disposer d’une sortie simple.
Ce qui frappe, c’est la sensualité très consciente de la mise en scène. Keshavarz ne cherche pas une austérité militante. Au contraire, elle donne au désir couleur, rythme, texture sonore, respiration. Cette stratégie est décisive. Elle empêche les personnages de devenir de simples exemples de répression. Leur vitalité existe avant même le conflit. C’est parce qu’ils vivent, plaisantent, fantasment et inventent que la norme paraît si étroite. Le drame gagne alors une dimension charnelle qui manque à tant de récits de contrainte.
Dans The Persian Version, le registre s’élargit, avec plus d’ironie, plus de circulation entre les générations et les territoires, mais la question demeure proche: comment une identité se compose-t-elle au milieu de récits concurrents, d’injonctions familiales et de performances culturelles contradictoires? Keshavarz y montre qu’elle ne se réduit pas à une seule tonalité. Elle peut passer de l’intime au collectif, de la blessure à la comédie, sans perdre de vue ce qui l’intéresse au fond: la fabrique sociale du désir et de l’appartenance.
Cette mobilité la situe très nettement dans les années 2010 et années 2020, période où les cinémas diasporiques ont souvent dû négocier entre visibilité politique et standardisation des récits identitaires. Keshavarz échappe partiellement à cette standardisation parce qu’elle conserve une nervosité formelle, un goût du décalage, une attention aux contradictions non résolues. Ses films ne livrent pas des identités parfaitement lisibles. Ils montrent des sujets qui composent avec plusieurs scènes à la fois.
Les festivals comme Sundance ou Cannes ont accompagné cette trajectoire, mais ce n’est pas là que se joue l’essentiel. L’essentiel tient à la manière dont Keshavarz filme des espaces de clandestinité affective. Une voiture, un appartement, une soirée, une chambre, une conversation entre femmes ou entre proches deviennent des lieux de suspension, où le monde officiel cesse brièvement de faire loi. Ce sont des espaces profondément cinématographiques.
Pour CaSTV, Maryam Keshavarz importe parce qu’elle rappelle que la surveillance morale produit ses propres fantômes. Pas des spectres au sens classique, mais des doubles vies, des désirs déplacés, des sujets qui apprennent à se fractionner pour survivre. Cette logique est intensément troublante. Elle fait du quotidien un espace de passage entre visibilité et clandestinité.
Keshavarz mérite donc d’être regardée comme une cinéaste du seuil. Seuil entre les pays, entre les langues, entre les générations, entre les normes et les corps qui les déjouent. Son œuvre peut être vive, drôle, sensuelle, parfois frontale, mais elle n’oublie jamais que l’intimité, sous régime de contrôle, est déjà un champ de bataille. C’est cette conscience qui lui donne sa vraie force.
