Marinthia Gutiérrez
Chez Marinthia Gutiérrez, le Mexique n'est pas un simple arrière-plan culturel, mais une pression constante sur l'image, une manière de faire sentir que les lieux gardent les traces de ce qu'ils ont absorbé. Son cinéma avance à partir de cette densité. Il ne sépare pas proprement l'intime, le social et le spectral. Il les laisse se contaminer, comme si la violence quotidienne, la mémoire familiale et les survivances du mythe relevaient d'un même climat. Dans le Cinéma mexicain des Années 2010 et des Années 2020, cette capacité à tenir ensemble le concret et l'inquiétant la rend immédiatement remarquable. Beaucoup de films racontent la peur. Gutiérrez, elle, fabrique des espaces où la peur existe déjà avant l'arrivée du récit.
Ce qui frappe d'abord, c'est sa manière de filmer les intérieurs. Ils ne sont jamais purement décoratifs. Une maison, une chambre, un couloir, une cour semblent chargés d'une mémoire matérielle qui déborde les personnages. Les objets y comptent. Les textures y comptent. La lumière elle-même paraît avoir traversé quelque chose. Cette attention aux lieux donne à son travail une densité sensorielle rare. L'étrange n'y arrive pas par effet de manche. Il est inscrit dans la matière, dans les zones d'ombre, dans l'usure des surfaces, dans la cohabitation entre le sacré, l'affectif et le domestique. C'est une horreur qui n'a pas besoin de hausser le ton pour être présente.
On pourrait rapprocher sa mise en scène de certains courants du Fantastique latino-américain, mais la comparaison resterait incomplète. Marinthia Gutiérrez ne s'intéresse pas seulement à la survivance du mythe ou à la circulation des croyances. Elle s'intéresse à ce que ces croyances font aux corps contemporains, à la manière dont elles organisent encore les relations de pouvoir, les fidélités et les angoisses. Ses personnages ne vivent pas dans un folklore de musée. Ils vivent dans un monde moderne où les formes anciennes de peur continuent d'agir, parfois souterrainement, parfois à ciel ouvert. Cette articulation entre présent et profondeur historique est l'un des nerfs de son cinéma.
Il faut aussi noter la place qu'elle accorde aux figures féminines. Sans transformer ses films en démonstrations programmatiques, Gutiérrez sait filmer l'héritage, la transmission et l'enfermement avec une précision remarquable. La famille, chez elle, n'est pas forcément refuge. Elle peut être un espace de silence, de dette, de répétition. Le surnaturel, dans ce cadre, n'apparaît pas comme un supplément exotique. Il sert à rendre sensible ce qui persiste quand tout le monde fait semblant que rien ne se transmet. Cette intelligence de la continuité entre psychique et collectif éloigne son travail de l'horreur touristique, celle qui consomme les symboles sans interroger les structures qui les portent.
Formellement, elle privilégie la montée lente plutôt que l'agression frontale. Cela demande de la confiance, et surtout du contrôle. Un cinéma qui avance à bas bruit se condamne vite à l'insignifiance s'il ne sait pas tenir sa tension. Gutiérrez, elle, tient. Elle comprend le tempo du malaise, l'utilité du hors-champ, le rôle du silence, la puissance d'une coupe au moment exact où le regard attend une confirmation. Son art de la suggestion ne relève pas d'une pudeur vague. Il relève d'une stratégie. En refusant de tout livrer, elle donne au spectateur une tâche active, donc une implication plus profonde.
Dans un catalogue comme CaSTV, Marinthia Gutiérrez rappelle ce que le cinéma de genre gagne quand il se souvient que les fantômes ont une géographie et que la terreur a souvent une histoire sociale. Ses films n'opposent pas modernité et superstition, réel et légende, intérieur et monde. Ils montrent au contraire comment tout cela s'enchevêtre dans les gestes quotidiens. Le résultat est un cinéma de présence contaminée, dense, très conscient des lieux qu'il traverse. Un cinéma où l'horreur n'est jamais décorative, parce qu'elle naît d'un rapport profond entre mémoire, espace et corps.
