Marcell Jankovics
Le Fils de la jument blanche explose encore comme un vitrail en fusion, et c'est sans doute la meilleure manière d'entrer chez Marcell Jankovics: par cette certitude que l'animation peut être à la fois archaïque et futuriste, mythologique et psychédélique, savante et immédiatement sensuelle. Peu de cinéastes hongrois ont donné une forme aussi libre aux matières du folklore, aux cycles cosmiques et aux récits d'origine. Chez lui, la ligne n'illustre pas une histoire déjà connue. Elle réinvente un régime de vision où chaque métamorphose semble remonter à quelque chose de plus ancien que le cinéma lui-même.
Jankovics appartient à cette génération d'artistes d'Europe centrale pour qui l'animation n'était jamais un sous-genre pour enfants, mais un laboratoire symbolique. Dans János vitéz, dans Sisyphus ou dans The Tragedy of Man, il pousse constamment l'image vers l'emblème, la saturation et la variation de motif. Les corps se changent en signes, les paysages en pulsations colorées, les figures héroïques en forces traversées par l'histoire longue. On parle souvent de son rapport au mythe, et l'on a raison, mais il faut préciser la nature de ce rapport. Le mythe chez Jankovics n'est pas une archive à respecter pieusement. C'est une énergie plastique. Il s'agit moins de conserver un patrimoine que de lui rendre sa charge d'étrangeté.
Son usage de la couleur mérite d'être isolé. Là où bien des films animés cherchent l'harmonie ou l'illusion de profondeur, Jankovics organise des chocs, des aplats et des rythmes presque musicaux qui rappellent autant l'art populaire que certaines avant-gardes graphiques. Le regard ne se repose jamais longtemps. Il est emporté dans une logique de transformation continue. Cette intensité visuelle n'a rien d'un simple exercice décoratif. Elle traduit une vision du monde où l'humain demeure pris dans des cycles naturels, historiques et cosmiques qui le dépassent. D'où le caractère souvent vertigineux de ses films, même lorsqu'ils racontent des récits issus du conte ou de l'épopée.
Il y a aussi, sous la splendeur formelle, une conscience aiguë des fractures de l'Europe centrale. L'œuvre de Jankovics porte la mémoire des traditions hongroises, mais elle les travaille depuis une modernité inquiète, consciente des catastrophes politiques du XXe siècle et des déchirures culturelles qu'elles laissent derrière elles. Dans ce contexte, le recours au mythe n'a rien d'évasif. Il sert à reposer des questions de continuité, de survie symbolique et d'identité collective. Ce n'est pas un hasard si son cinéma résonne si fort avec certaines formes de fantasy ou de folk horror sans jamais se réduire à l'une ou à l'autre. Les légendes y gardent leur beauté, mais aussi leur part de violence et d'impersonnalité.
Le cas de The Tragedy of Man est exemplaire. Adaptation monumentale, poursuivie sur plusieurs décennies, le film ressemble à une somme philosophique rendue fluide par l'animation. Jankovics y traverse les âges, les systèmes d'idées, les utopies déçues, avec une capacité rare à modifier son style sans perdre son axe. C'est le geste d'un cinéaste qui pense historiquement par la forme. Chaque période exige son régime visuel, chaque vision du monde sa texture graphique. Peu d'auteurs auront fait sentir avec une telle évidence que le dessin peut contenir non seulement des personnages et des actions, mais des conceptions entières du temps.
Revoir Marcell Jankovics aujourd'hui, dans un paysage de l'animation souvent dominé par l'uniformité numérique, c'est retrouver un art de l'invention totale. Son œuvre parle depuis la Hongrie et depuis les années 1980, mais elle déborde largement ce cadre. Elle rappelle que l'animation peut être une cosmogonie en acte, un théâtre de forces premières, une manière d'ouvrir l'œil à des rythmes que le réalisme oublie. Chez Jankovics, un cheval, un soleil, un héros, une spirale ne sont jamais de simples figures. Ce sont des passages. Le cinéma y devient moins un récit qu'une circulation de puissances anciennes soudain rendues de nouveau visibles.
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