Mani Haghighi
Avec A Dragon Arrives!, Mani Haghighi prend le désert iranien, une épave, un policier, un géologue, un ingénieur du son, et transforme cet assemblage en machine à paranoïa joyeusement vénéneuse. C'est un point d'entrée idéal, parce qu'il dit ce qui fait son charme étrange : Haghighi aime les récits qui semblent tenir debout selon une logique identifiable, puis il introduit dans cette logique une quantité croissante de faux raccords moraux, politiques ou fantastiques. Son cinéma travaille la fiction comme un terrain miné par le doute.
Dans le paysage du cinéma iranien, souvent perçu à travers le prisme du réalisme moral, de l'allégorie sociale ou de l'épure, Haghighi occupe une place particulièrement réjouissante. Il ne rejette pas l'allusion politique, bien au contraire, mais il la fait passer par des voies obliques : la satire, le récit criminel, l'absurde, le fantastique, la performance de narration elle-même. Il comprend que le pouvoir ne produit pas seulement de la censure ou du silence. Il produit aussi des formes de langage biaisé, des récits troués, des vérités concurrentes. Ses films se logent dans ces interstices.
Pig le montre avec éclat. À première vue, le film ressemble à une farce noire sur la célébrité, le ressentiment masculin et une série de meurtres visant des cinéastes. Mais Haghighi s'en sert surtout pour ausculter un milieu culturel traversé par l'ego, la surveillance et le grotesque. Le film est drôle, oui, mais d'un rire instable, qui sent très vite la blessure narcissique et la décomposition sociale. C'est l'une de ses grandes qualités : savoir que la satire n'est intéressante que lorsqu'elle révèle une angoisse plus profonde, ici celle d'une identité d'artiste rendue à la fois hypervisible et impuissante.
Même lorsqu'il travaille des récits plus directement ancrés dans le quotidien, Haghighi garde cette manière de décaler les rapports ordinaires jusqu'à en faire apparaître la violence ou l'absurdité structurelle. Les conversations, les négociations, les malentendus domestiques deviennent des scènes de théâtre moral où personne ne contrôle tout à fait l'image qu'il donne de lui-même. Le réel, chez lui, possède toujours un bord satirique. Non parce qu'il serait moins grave, mais parce que l'ordre social lui-même semble déjà contaminé par une sorte d'irrationalité bureaucratique.
Ce goût du déplacement fait de lui un cinéaste important pour penser les frontières poreuses entre le thriller, la comédie noire et le fantastique. A Dragon Arrives! n'utilise pas le mystère pour mener à une solution, mais pour multiplier les régimes d'interprétation. Le désert y devient archive et mirage, les personnages des témoins incertains, le récit une succession de portes qui s'ouvrent sur d'autres versions du monde. Cette prolifération n'a rien de gratuit. Elle dit quelque chose de la vérité comme construction disputée, toujours susceptible d'être reprise, révisée, instrumentalisée.
Haghighi est aussi un grand directeur d'acteurs au sens du déséquilibre contrôlé. Il laisse affleurer chez ses interprètes une énergie légèrement déplacée, trop raide ou trop vive, qui empêche toute naturalisation tranquille. Les corps, les voix, les regards participent de ce climat de réalité inclinée. On n'est jamais dans le pur naturalisme, mais on n'entre pas non plus dans la stylisation purement décorative. Tout demeure utilisable, concret, juste assez décalé pour que le monde perde sa transparence.
Sa circulation dans les festivals internationaux a permis de rappeler qu'une partie très inventive du cinéma iranien ne se limitait pas aux formes attendues par l'Occident cinéphile. Haghighi n'offre ni carte postale morale ni exercice de virtuosité vide. Il construit des objets nerveux, malicieux, parfois déroutants, qui refusent de séparer plaisir de fiction et intelligence critique. C'est une position précieuse.
Mani Haghighi mérite ainsi d'être vu comme un cinéaste de l'instabilité organisée. Il aime les récits qui se racontent eux-mêmes en trébuchant, les sociétés qui tentent de se donner des apparences de cohérence alors qu'elles sont déjà fissurées, les personnages qui jouent un rôle sans savoir qui tient vraiment la scène. Dans une base attentive aux films où le réel se dérègle sans crier gare, sa présence est logique. Peu de réalisateurs contemporains savent avec autant d'élégance transformer la confusion en méthode, et le doute en moteur dramatique.
