Mahboobeh Kalaee
Mahboobeh Kalaee travaille un imaginaire où l'animation, la mémoire et l'inquiétude domestique peuvent se rejoindre sans perdre leur douceur apparente. Ses deux crédits dans le catalogue invitent à la regarder comme une cinéaste de la matière mouvante, capable de faire du dessin, de l'objet ou du souvenir animé un lieu de trouble plutôt qu'un refuge décoratif.
L'animation entretient avec l'horreur une relation plus profonde qu'on ne le croit. Parce qu'elle fabrique le monde image par image, elle sait que toute stabilité est une illusion. Un corps peut changer de forme, une maison peut respirer, un visage peut glisser vers une autre identité. Cette plasticité donne à Kalaee un terrain idéal pour explorer des peurs que le réalisme filme parfois trop lourdement. Dans l'animation, le traumatisme peut devenir texture, le souvenir peut devenir espace, l'absence peut prendre une forme provisoire.
Le cinéma d'horreur gagne beaucoup lorsqu'il accepte cette dimension artisanale. La peur ne vient pas seulement d'une apparition. Elle vient du fait que la matière du film semble elle-même vulnérable. Un trait tremble, un volume se déforme, une couleur envahit le cadre, et le monde perd sa solidité. Kalaee semble appartenir à cette tradition où l'intime se transforme par métamorphose plutôt que par explication. L'angoisse n'est pas racontée de l'extérieur. Elle modifie la forme.
Le court métrage convient particulièrement à ce type de travail, parce qu'il peut préserver la logique du rêve. Une animation courte n'a pas besoin de justifier tous ses passages. Elle peut suivre les associations d'une mémoire, les déplacements d'une peur d'enfance, les ruptures d'un récit familial. Le spectateur ne demande pas toujours une causalité classique. Il accepte d'être guidé par des matières, des gestes, des retours d'images. C'est là que l'horreur peut devenir profondément sensorielle.
Kalaee intéresse aussi par le rapport possible entre enfance et inquiétude. L'animation est souvent associée à l'enfance, mais cette association est trompeuse. Les objets enfantins, les maisons miniatures, les voix, les jouets, les dessins et les souvenirs familiaux peuvent porter une violence considérable. Le genre le sait depuis longtemps. Ce qui était censé protéger devient suspect. Ce qui devait rassurer se met à répéter une peur ancienne. Une cinéaste comme Kalaee peut utiliser cette ambiguïté sans tomber dans le simple contraste entre mignon et macabre.
Dans les années 2020, l'animation d'auteur a pris une place essentielle dans les festivals, notamment lorsqu'elle aborde le deuil, l'exil, la mémoire politique ou la violence intime. Kalaee s'inscrit dans ce mouvement par une attention aux formes fragiles. L'horreur n'y est pas forcément criarde. Elle peut être mélancolique, presque tendre, et c'est cette tendresse qui rend la fissure plus douloureuse. Une image douce devient inquiétante lorsqu'elle refuse de rester innocente.
On peut également lire son cinéma à travers la question de l'espace intérieur. L'animation permet de montrer une maison mentale sans la distinguer nettement d'une maison réelle. Les murs peuvent contenir des souvenirs, les objets peuvent répondre, les pièces peuvent changer d'échelle. Cette liberté n'est pas gratuite. Elle donne une forme précise à l'expérience de la mémoire: rien n'y reste à sa place, et pourtant tout revient.
Dans CaSTV, Mahboobeh Kalaee occupe donc une place singulière, à la frontière de l'horreur, du fantastique et du cinéma animé. Ses deux crédits rappellent que la peur n'a pas besoin d'être photographiée pour être concrète. Elle peut être modelée, dessinée, déplacée dans une matière qui garde la trace de la main. C'est une horreur de transformation lente, de souvenirs qui changent de forme, de douceur qui se révèle habitée. Le film animé, chez elle, n'apaise pas le monde. Il montre au contraire combien le monde, dès qu'on le touche, peut se mettre à bouger.
