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Mabrouk El Mechri - director portrait

Mabrouk El Mechri

JCVD reste le meilleur sas d'entrée vers Mabrouk El Mechri, parce que ce film français et belge des années 2000 dit parfaitement sa manière: prendre une figure usée par sa propre image et la replacer dans un dispositif où le spectacle se fissure, où la pose devient soudain matière mélancolique. El Mechri n'est pas seulement un cinéaste de genre ou d'action. C'est un metteur en scène attiré par les mythologies fatiguées, les corps qui ont déjà connu la gloire, les récits qui avancent avec une conscience aiguë de leur propre artificialité.

Avant JCVD, il y avait Virgil, film autrement plus rugueux, qui révélait déjà son intérêt pour des personnages masculins pris entre violence et impasse sociale. Ce point est important, car on comprend alors que son cinéma ne se réduit pas au clin d'oeil postmoderne. El Mechri vient d'un rapport très concret aux rapports de force, aux hiérarchies, aux gestes de domination. Même lorsqu'il travaille avec une icône mondiale comme Jean-Claude Van Damme, il garde ce souci de la matérialité: la fatigue des corps, l'humiliation, la place qu'on occupe dans une économie du regard.

Ce qui fait la singularité de JCVD, et plus largement d'El Mechri lorsqu'il est au meilleur, c'est la coexistence de deux impulsions rarement équilibrées: le goût du cinéma populaire et la conscience presque douloureuse de ce que ce cinéma fait aux êtres qui l'habitent. D'un côté, il aime la vitesse, l'action, la frontalité des affects. De l'autre, il sait que le spectacle fabrique des masques et des ruines. Cette tension donne à son travail un ton curieux, parfois inégal, mais souvent captivant: quelque chose entre la confession brisée, la série B nerveuse et l'autopsie de la célébrité.

Dans le paysage de la France et de la Belgique, Mabrouk El Mechri occupe ainsi une position peu confortable. Trop attiré par les formes populaires pour le prestige auteuriste classique, trop singulier pour se fondre dans le produit d'action standardisé, il a souvent semblé travailler à contre-courant. Cette difficulté fait aussi son intérêt. Elle l'oblige à chercher des angles plutôt qu'à s'installer dans une formule. Quand il réussit, il obtient un cinéma de friction, où le divertissement reste traversé par une inquiétude identitaire et sociale.

Il faut d'ailleurs insister sur sa mise en scène des masculinités. El Mechri filme des hommes qui jouent à être solides alors qu'ils se désagrègent déjà. Des figures de contrôle qui découvrent leur propre vulnérabilité trop tard, ou sous le mauvais regard. Cela le rapproche moins du pur film d'action que d'un certain thriller moral, où la question n'est pas seulement de survivre mais de savoir ce qu'il reste d'un personnage quand sa légende cesse de le protéger. Cette intuition donne à son oeuvre un fond assez sombre, parfois plus émouvant qu'elle n'en a l'air.

Ses films ne sont pas toujours réguliers, et l'on peut lui reprocher des choix d'expansion internationale qui l'ont parfois éloigné de ce qui faisait sa netteté. Mais cette irrégularité n'efface pas le noyau dur de son cinéma. Mabrouk El Mechri vaut précisément pour cette zone instable où le populaire cesse d'être innocent, où l'image de puissance devient aveu de faiblesse, où le spectacle révèle sa mélancolie propre.

Dans les années 2010 et après, Mabrouk El Mechri demeure une figure à part: un cinéaste qui comprend le prestige des mythes d'action tout en sachant qu'ils cachent des hommes épuisés, des industries féroces et des identités trouées. Peu de films l'ont dit avec autant de clarté que JCVD. Peu d'oeuvres françaises ont regardé une star de cette façon, à la fois cruellement et avec une vraie tristesse.

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