M. Reza Fahriyansyah
Avec Babi Buta yang Ingin Terbang, coréalisé à l'écriture avec Edwin, puis à travers ses propres travaux, M. Reza Fahriyansyah s'inscrit dans un cinéma indonésien qui prend le réel social par ses angles les plus inconfortables : identité minoritaire, désir, absurdité politique, coexistence de la violence et de la farce. Ce qui frappe chez lui, c'est le refus des formes attendues. Le monde n'est jamais présenté comme un problème à résoudre proprement, mais comme un dispositif déjà fissuré, traversé d'inégalités si ordinaires qu'elles en deviennent presque surréelles.
Cette sensibilité donne à son travail une parenté avec un drama contaminé par le grotesque. Chez Fahriyansyah, les structures de pouvoir ne s'annoncent pas toujours avec emphase. Elles opèrent dans les gestes quotidiens, les humiliations banales, les arrangements culturels qui semblent aller de soi jusqu'au moment où un film les regarde vraiment. C'est là que naît sa force. Il n'exagère pas le réel pour le rendre lisible. Il révèle l'exagération déjà présente dans un ordre social injuste.
Le contexte Indonésie est ici essentiel. Le cinéma indonésien contemporain a souvent dû inventer des voies de traverse pour parler des tensions ethniques, religieuses ou sexuelles sans se laisser réduire à l'illustration militante. Fahriyansyah participe de cette invention. Son regard n'est ni timide ni frontalement rhétorique. Il préfère les dissonances, les déplacements de ton, la coexistence d'une douceur apparente et d'une violence latente. Ce mélange donne à ses films une qualité instable très moderne.
Dans les Années 2000 et 2010, alors que de nombreux cinémas nationaux cherchaient une place entre circulation festivalière et ancrage local, il apparaît comme l'un de ceux qui ont compris qu'il ne fallait pas choisir entre singularité culturelle et lisibilité formelle. Les récits restent profondément situés, mais ils touchent à des peurs très partageables : peur d'être classé, peur de ne jamais appartenir tout à fait, peur de voir son corps ou son nom devenir le lieu où la société exerce son fantasme de pureté.
Il faut aussi insister sur son rapport à l'humour. Un certain cinéma politique croit devoir bannir toute dérive comique pour être pris au sérieux. Fahriyansyah sait au contraire que le ridicule est souvent un des visages les plus exacts du pouvoir. Quand l'absurde affleure, il n'allège pas le diagnostic. Il le rend plus mordant. On voit mieux à quel point une hiérarchie peut être arbitraire lorsqu'elle commence à paraître grotesque dans sa propre langue.
Cette intelligence du ton produit une œuvre particulièrement précieuse pour CaSTV. Même lorsqu'elle ne relève pas de l'horreur au sens strict, elle partage avec le meilleur du genre une aptitude à dénaturaliser le monde. Le quotidien y devient légèrement faux, les codes sociaux prennent une teinte cauchemardesque, l'espace public ressemble parfois à une scène où chacun doit jouer la bonne identité sous peine de sanction.
M. Reza Fahriyansyah mérite ainsi d'être vu comme un cinéaste du malaise civique et culturel. Son cinéma ne propose pas de refuge confortable. Il montre plutôt comment les individus apprennent à vivre dans des structures qui tolèrent leur présence tout en la conditionnant sans cesse. Et lorsqu'il touche juste, il fait sentir que cette condition n'est jamais seulement politique. Elle atteint la chair même du rapport à soi, à la langue et aux autres.
