Luis Estrada
La ley de Herodes reste l'une des entrées les plus nettes dans l'univers de Luis Estrada: un film mexicain des années 1990 qui traite la corruption non comme un accident du pouvoir, mais comme sa forme normale, presque organique. Dès ce film, Estrada s'impose comme un satiriste au sens fort, c'est-à-dire quelqu'un pour qui le grotesque n'adoucit rien. Il déforme pour mieux montrer. Il pousse les situations vers l'excès pour atteindre une vérité politique que le réalisme poli manquerait. Dans le paysage du Mexique, son cinéma occupe ainsi une place très particulière: celle d'un chroniqueur furieux de l'État, de ses mensonges, de ses rituels, de sa pornographie du pouvoir.
Ce qui distingue Estrada de beaucoup de cinéastes "engagés", c'est précisément son refus de l'édification. Il ne veut pas rassurer le spectateur sur sa propre lucidité. Il veut le plonger dans un système où tout semble compromis d'avance: la loi, l'Église, les médias, l'opposition, la cellule familiale elle-même. La ley de Herodes, puis El infierno et La dictadura perfecta, avancent comme des comédies de contamination. Chacun y entre avec une illusion de contrôle ou d'innocence relative; chacun finit absorbé par une logique qui le dépasse et qu'il apprend pourtant à servir.
Son grand sujet, au fond, n'est pas seulement la corruption. C'est l'accoutumance. Luis Estrada filme des sociétés où l'abjection a cessé de scandaliser parce qu'elle structure le quotidien. C'est là que son travail devient plus inquiétant que la simple farce. Le rire qu'il produit est un rire d'asphyxie. On rit parce que tout est trop visible, parce que le cynisme n'a même plus besoin de se cacher, parce que l'appareil politique fonctionne à ciel ouvert comme une entreprise de prédation. Cette frontalité donne à ses films une violence presque documentaire, alors même qu'ils cultivent la caricature.
Il faut également saluer sa capacité à penser le populaire sans mépris. Estrada travaille avec des formes larges, des personnages fortement dessinés, des retournements appuyés, une lisibilité immédiate. Mais il ne confond jamais accessibilité et simplification. Son cinéma sait que la farce politique n'a de sens que si elle garde le contact avec les affects collectifs: humiliation, colère, désir d'ascension, résignation, rage de survivre. Cela explique la puissance d'El infierno, probablement son film le plus amer, où la spirale narco devient le nom contemporain d'une guerre sociale sans issue.
Visuellement, Luis Estrada n'est pas un formaliste démonstratif. Sa mise en scène ne cherche pas le plan signature. Elle avance avec une efficacité robuste, entièrement au service de la circulation des forces. Les cadres installent les hiérarchies, les foules, les scènes de transaction. Les visages comptent moins comme surfaces psychologiques que comme relais d'un système. Cela peut sembler moins élégant que le grand cinéma d'auteur festivalier, mais c'est précisément ce qui donne à son oeuvre sa brutalité utile. Estrada ne sublime pas l'ordure politique; il l'expose dans son rendement quotidien.
Dans les années 2000 et 2010, cette démarche lui a assuré une place singulière, parfois inconfortable, dans le cinéma latino-américain. Il n'est ni le moraliste noble ni le provocateur vide. Il travaille dans une zone plus sale: celle où le rire et le dégoût deviennent indissociables. Ses films disent quelque chose de précieux sur les démocraties fatiguées, sur les régimes qui se perpétuent par adaptation, sur les citoyens qui apprennent à naviguer dans l'inacceptable jusqu'à l'intégrer.
Voir Luis Estrada, ce n'est donc pas chercher des leçons de civisme. C'est regarder une machine politique se révéler sous sa forme carnavalesque et cannibale. Peu de cinéastes contemporains ont tenu avec une telle constance cette ligne de satire noire, populaire et implacable. Quand son cinéma fonctionne au plus haut, il ne donne pas simplement raison au spectateur. Il lui retire la consolation de croire que le mal vient d'ailleurs.
