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Luàna Bajrami - director portrait

Luàna Bajrami

Avec La Colline où rugissent les lionnes, Luàna Bajrami a imposé d'emblée un territoire très particulier: un Kosovo filmé depuis l'intérieur de ses adolescences, de ses colères et de ses inerties sociales, où le désir de fuite devient presque une forme de respiration politique. Ce point de départ est décisif, parce qu'il interdit de réduire son cinéma à une simple chronique de jeunesse. Bajrami filme des corps qui grandissent dans un espace saturé d'histoire, de tradition, de pauvreté et d'horizon bouché. Le réel y est concret, rugueux, mais jamais fermé sur lui-même. Il contient déjà de l'excès, de l'irrévérence, parfois même une énergie quasi fantastique.

Cette énergie vient d'abord de la manière dont elle filme le groupe. Les adolescentes de Bajrami ne sont pas des figures programmatiques de rébellion. Elles sont bruyantes, contradictoires, drôles, cruelles parfois, profondément vivantes. La cinéaste comprend très bien que l'amitié, à cet âge, n'est ni un refuge pur ni un simple motif sentimental. C'est une zone de solidarité sous pression, traversée par la honte sociale, la sexualité, les rêves de départ et la violence du contexte. Cette lucidité donne à son cinéma une force rare. Le collectif n'est pas idéalisé. Il est filmé comme une intensité instable, capable d'élan autant que de destruction.

Bajrami possède aussi un sens très sûr des lieux. Le village, la route, les maisons, les terrains vagues, les espaces de bordure: tout cela compte énormément. Dans son travail, un paysage n'est jamais neutre. Il est chargé de surveillance, de mémoire, de limitation. C'est pourquoi son cinéma peut entrer en résonance avec le folk horror au sens le plus large, non parce qu'il mobiliserait ses figures classiques, mais parce qu'il filme des communautés où les règles collectives pèsent sur les corps comme une présence quasi mythique. Le territoire sait déjà ce qu'il autorise et ce qu'il interdit. Les personnages, eux, apprennent à leurs dépens le prix du débordement.

Cette dimension n'annule pas la modernité de son regard. Au contraire, Bajrami appartient pleinement au cinéma européen des années 2020, celui qui refuse de choisir entre énergie brute et précision politique. Sa mise en scène garde une mobilité, une nervosité, un goût de la collision qui empêchent le film de se figer en tableau social. Pourtant, rien n'y est arbitraire. Chaque débordement, chaque éclat, chaque geste d'insolence renvoie à une organisation très concrète du monde. Les jeunes filles qu'elle filme n'inventent pas leur rage dans le vide. Elles la tirent d'un contexte où les possibles sont étroits et la surveillance omniprésente.

Il faut également souligner la qualité de son rapport au ton. Bajrami ne transforme jamais la noirceur en prestige. Elle laisse entrer le rire, l'idiotie, la maladresse, la beauté immédiate des corps en mouvement. Cette ouverture rend la violence d'autant plus sensible quand elle affleure. On ne regarde pas des symboles de souffrance, mais des vies pleines de désir, et c'est ce désir même qui mesure l'étroitesse du monde autour d'elles. Peu de cinéastes de sa génération savent à ce point faire sentir que l'élan vital est déjà une forme de critique.

Dans le paysage du Kosovo et plus largement des festivals européens, Luàna Bajrami apparaît ainsi comme une voix essentielle. Son cinéma rappelle qu'une communauté peut être filmée à la fois comme matrice d'appartenance et comme dispositif d'étranglement, qu'un territoire peut être aimé sans être idéalisé, qu'une jeunesse peut être captée sans folklore ni sociologie plate. Pour CaSTV, cette œuvre compte parce qu'elle touche à une vérité profonde de l'inquiétude: vivre dans un monde où l'on vous connaît trop bien, où chacun sait déjà quelle vie vous devriez accepter. Bajrami filme le refus de cette assignation avec une intensité physique, politique et profondément cinématographique.

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