Lowell Sherman
Au début des années parlant à peine sonores, Lowell Sherman apparaît comme l'une de ces figures hollywoodiennes de transition dont l'importance se mesure à la souplesse. Acteur, réalisateur, homme de studio, il travaille dans un moment où le cinéma américain réinvente brutalement ses codes de jeu, de dialogue et de rythme. C'est précisément dans cet entre-deux qu'il faut le situer. Son oeuvre porte la trace d'un Hollywood encore proche du théâtre mondain, mais déjà fasciné par la vitesse verbale, l'insolence sociale et la circulation des désirs.
She Done Him Wrong reste le titre le plus évident pour approcher son univers, même s'il y intervient dans un système de stars et de production où les signatures se mêlent. Le film appartient au moment pré-Code, cette courte fenêtre où l'industrie osait encore une franchise sensuelle, ironique et moralement peu disciplinée. Sherman y participe avec un sens du tempo et de la surface qui importe plus qu'une austérité de mise en scène. Il comprend que le cinéma sonore naissant vit d'abord par le phrasé, la présence, la menace légère du sous-entendu.
Son style ne relève pas de la grande virtuosité visuelle telle qu'on la célébrera plus tard. Il a pourtant une valeur historique et esthétique nette. Sherman sait tenir un espace pour les acteurs, organiser les échanges, faire circuler l'esprit d'une scène sans l'écraser de mouvement inutile. Dans ce type de cinéma, la caméra n'a pas besoin de prouver sa modernité à chaque instant. Elle doit savoir où poser l'attention.
Le contexte du pré-Code est évidemment essentiel. Avant le resserrement moral du Code Hays, Hollywood se permettait une liberté de ton, notamment autour du sexe, de l'argent, de l'ambition féminine et des ambiguïtés du pouvoir. Sherman appartient à cette constellation de professionnels capables de donner forme à cette liberté sans la dissoudre dans la simple provocation. Les personnages, surtout féminins, peuvent y être calculateurs, brillants, désirants, contradictoires. Cela suffit à faire sentir un autre régime de représentation.
On pourrait voir en lui un simple technicien d'époque. Ce serait oublier combien les cinéastes de studio façonnent aussi l'histoire du regard. Sherman participe à la construction d'un monde où le glamour et la corruption, le rire et la menace, le spectacle et le commerce se mêlent intimement. Cette conscience du milieu, du paraître, du jeu social fait de ses films des objets précieux pour comprendre l'imaginaire hollywoodien des années 1930.
Il y a également, dans ces oeuvres, une relation très fine au dialogue. Le son n'est pas encore naturalisé comme il le sera plus tard. Il garde une forme de relief presque matériel. Les répliques claquent, séduisent, attaquent, enveloppent. Sherman semble saisir très vite que le parlant ne doit pas immobiliser le cinéma, mais lui fournir une nouvelle arme: la vitesse sociale de la parole.
Regarder Lowell Sherman aujourd'hui, c'est donc revoir un moment de fabrication, celui où Hollywood cherche sa syntaxe sonore en même temps qu'il négocie ses limites morales. Son oeuvre ne domine peut-être pas les panthéons de l'histoire officielle, mais elle aide à comprendre comment un système apprend à parler, à séduire et à se censurer.
Lowell Sherman reste ainsi une figure de seuil. Entre muet tardif et parlant installé, entre irrévérence pré-Code et normalisation future, entre jeu de star et discipline de studio. Ce n'est pas peu. Certains cinéastes comptent moins par l'ampleur d'une vision personnelle que par la netteté avec laquelle ils incarnent une mutation décisive. Sherman appartient à cette catégorie, souvent secondaire dans les récits officiels, mais indispensable dès qu'on regarde l'histoire de près.
