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Lillah Halla

Avec Levante, Lillah Halla a signé l’un des gestes les plus électriques du cinéma brésilien récent : un film où l’énergie du collectif, du désir et de la lutte politique ne vient jamais s’opposer à la vulnérabilité des corps, mais la traverse de part en part. Ce n’est pas un cinéma de slogans appliqués. C’est un cinéma qui sait que le politique se joue dans la respiration, dans la pression exercée sur un ventre, dans la manière dont un groupe choisit de faire rempart autour de l’une des siennes.

Lillah Halla filme le présent brésilien comme un espace de friction permanente. Les institutions pèsent, la morale réactionnaire rôde, les corps féminins et queer sont l’objet d’une surveillance constante, mais le film refuse la posture de pure accablement. Il y a du mouvement, de la vitesse, des élans, des complicités. Cette circulation donne à son œuvre une densité très contemporaine, au croisement du film politique, du mélodrame et d’une forme de suspense physique. Dans les Années 2020, peu de premiers longs auront trouvé un tel équilibre entre colère et sensation.

Ce qui distingue Halla, c’est précisément son intelligence du groupe. Beaucoup de films sur la jeunesse utilisent la bande comme décor euphorique ou comme signe sociologique. Chez elle, le collectif a une véritable matérialité dramatique. Il protège, il désoriente, il intensifie, il expose aussi. Les gestes de solidarité ne sont jamais abstraits. Ils demandent une organisation concrète, une disponibilité affective, parfois un courage immédiat. C’est pourquoi le film échappe au didactisme. La politique y est affaire de corps qui se coordonnent, non de discours qui viennent après coup expliquer le monde.

Son cinéma, en cela, regarde le sport avec une grande justesse. Le terrain, l’entraînement, la circulation de l’énergie entre coéquipières deviennent plus qu’un contexte narratif. Ils proposent un modèle de tension et de soutien. On y lit la discipline, la fatigue, la confiance, la brutalité possible du contact. Halla comprend que le sport féminin, dans un cadre hostile, peut être à la fois un refuge provisoire et un espace intensément surveillé. Cette ambiguïté nourrit une mise en scène toujours mobile, attentive à la fois à l’élan vital du groupe et à la menace qui pèse sur lui.

Dans le cadre de CaSTV, Lillah Halla est passionnante parce qu’elle montre comment l’angoisse contemporaine peut être filmée sans emprunter les chemins obligés de l’horreur codifiée. Le danger n’a pas besoin de masque. Il porte les habits du contrôle social, du fanatisme moral, de la police des corps. Pourtant le film n’est jamais un simple drame à message. Il possède un sens aigu de la montée en tension, de l’encerclement, du choc possible. On sent constamment qu’un seuil peut être franchi, qu’une violence latente peut devenir manifeste. C’est cette sensation qui l’inscrit, par capillarité, dans une sensibilité de Horreur.

Il faut aussi saluer l’usage des couleurs, des textures, des rythmes. Halla ne filme pas un monde désincarné. La peau, la sueur, la lumière, les tissus, les sons de groupe composent une matière dense qui donne au conflit sa vérité sensible. Cette sensualité n’adoucit pas le propos. Elle le rend plus urgent. Car ce qui est menacé n’est pas une abstraction juridique, mais une façon de vivre dans son corps, de bouger parmi les autres, d’habiter son désir sans demander la permission à ceux qui voudraient le réguler.

Lillah Halla rejoint ainsi une lignée de cinéastes pour qui la mise en scène n’est pas un supplément esthétique mais une forme d’organisation du rapport de forces. Qui occupe le centre ? Qui regarde ? Qui encadre ? Qui coupe la circulation ? Ses films posent ces questions à même l’image. Le montage, la proximité des corps, la gestion du hors-champ fabriquent une politique du visible. Ce n’est jamais théorique, toujours immédiatement ressenti. Le spectateur comprend dans ses muscles ce que signifie être soutenue par un groupe ou, au contraire, se retrouver soudain exposée à la violence d’un cadre hostile.

Regarder Lillah Halla aujourd’hui, c’est rencontrer un cinéma qui refuse de séparer l’énergie vitale de la menace historique. Cette union fait sa beauté et sa dureté. Les personnages ne vivent pas malgré le monde. Ils vivent au milieu de lui, contre lui parfois, avec une intensité qui n’annule rien des périls. Halla filme exactement cela : la joie comme pratique de résistance, la solidarité comme stratégie concrète, et la peur comme climat politique. Peu d’œuvres récentes auront su tenir ensemble ces trois dimensions avec une telle nervosité, une telle générosité et une telle précision dans la conduite des corps.

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