Lili Horvát
Il y a dans Preparations to Be Together for an Unknown Period of Time une phrase de mise en scène qui suffit à résumer Lili Horvát : Budapest y devient le théâtre d'un doute amoureux si intense qu'il finit par contaminer la perception elle même. Est ce une histoire de passion, de projection, de déséquilibre mental, de hasard objectif, ou tout cela à la fois. Horvát n'essaie jamais de refermer la question. C'est ce refus qui rend son cinéma si précieux dans les Années 2020, au croisement du drama, du mélodrame et d'un trouble presque thriller.
La réalisatrice hongroise travaille à partir d'une intuition très simple et très rare : l'amour n'est pas seulement un sentiment, c'est une machine à produire des formes. Il transforme les rues, les horaires, les voix, les institutions, jusqu'à faire vaciller la frontière entre l'expérience vécue et le récit qu'on en fabrique. Dans Preparations to Be Together for an Unknown Period of Time, cette intuition donne lieu à un film d'une rigueur remarquable, où le spectateur avance dans l'incertitude sans jamais sentir la manipulation d'un scénario à twist. Horvát ne joue pas au chat et à la souris avec le public. Elle organise un régime d'attention.
Ce régime tient beaucoup à sa mise en scène des visages. Horvát filme l'héroïne comme quelqu'un qui pense intensément, mais dont la pensée ne s'exprime pas toujours par la parole. Le visage devient une surface de conflit, une zone où se croisent l'attente, la honte, le désir, l'obstination et la peur d'avoir inventé ce qu'on croyait vivre. Cette direction d'actrice extrêmement précise donne au film sa profondeur. Le trouble psychique n'y est jamais réduit à un signe dramatique. Il devient une manière de percevoir le monde, avec ses excès de netteté et ses angles morts.
La ville, elle aussi, joue un rôle fondamental. Budapest n'est pas filmée comme décor d'exportation mais comme organisme ambigu, presque indifférent, dans lequel les personnages se cherchent sans certitude d'être au bon endroit. Cette qualité d'errance contrôlée relie Horvát à une certaine tradition du cinéma d'Europe centrale, attentive aux espaces urbains comme réservoirs de fantasmes et de solitude. Mais elle y apporte une inflexion très personnelle, plus sensuelle, plus flottante, capable de faire tenir dans un même plan la précision clinique et la rêverie romanesque. C'est là l'un de ses grands dons.
Il faut également saluer son intelligence du tempo. Horvát sait ralentir sans affecter la lenteur, suspendre une scène sans la vider, laisser un motif revenir jusqu'à devenir obsédant. Cette maîtrise du retour donne à son cinéma une structure musicale très fine. Les gestes se répètent, les lieux se répondent, les regards reviennent comme des refrains déformés. Peu à peu, le film construit son propre état de conscience. On ne suit plus simplement une intrigue, on habite un doute. Or ce doute ne détruit pas le film. Il en devient la matière même.
Lili Horvát apparaît ainsi comme une cinéaste de l'incertitude amoureuse, mais le terme reste trop étroit si on l'entend seulement au sens sentimental. Ce qui l'intéresse, au fond, c'est la manière dont une idée fixe reconfigure le rapport au réel. Ses films montrent comment la subjectivité peut devenir un labyrinthe sans pour autant cesser d'être intelligible. Ils refusent la séparation confortable entre raison et vertige. C'est ce refus qui leur donne une si belle intensité. Dans un cinéma contemporain souvent pressé de conclure sur la santé, la vérité ou la transparence des affects, Horvát maintient ouverte la part la plus romanesque et la plus inquiétante de l'expérience. Elle en fait un art de la précision trouble, ce qui est beaucoup.
