Lijo Jose Pellissery
Avec Jallikattu, Lijo Jose Pellissery a signé l'un des grands films de panique collective des Années 2010: un buffle s'échappe, un village entier se lance à sa poursuite, et le récit bascule presque immédiatement dans la transe. Cette entrée en matière dit l'essentiel. Pellissery ne filme pas le désordre comme simple accident narratif. Il filme le moment où une communauté révèle, sous la pression, la matière violente qui la constitue depuis toujours. Dans le paysage du cinéma de l'Inde, sa place est singulière parce qu'il conjugue l'énergie populaire, l'expérimentation formelle et une vision profondément physique du monde.
Le cinéma de Pellissery ne cherche jamais la belle distance. Il entre dans la foule, s'accroche aux corps, accepte la confusion comme principe de mise en scène. Cette confusion n'a pourtant rien d'improvisé. Elle est composée avec une précision remarquable. Les trajectoires se croisent, les voix se superposent, la caméra semble manquer d'air, puis retrouve soudain une ligne claire. Peu de cinéastes contemporains savent à ce point transformer l'espace en instrument de percussion. Chez lui, un village, une église, une route, une cour, tout devient dispositif rythmique. Le décor n'encadre pas l'action: il l'absorbe, la relance, la contredit.
Il serait réducteur de ne voir en lui qu'un styliste de l'excès. Ce qui rend ses films si puissants, c'est le lien constant entre frénésie et structure sociale. Angamaly Diaries avait déjà cette ampleur chorale où le détail local, les habitudes, la langue, la nourriture et les rivalités composaient une microsociété complète. Pellissery ne regarde pas ses personnages depuis un poste de surplomb. Il les inscrit dans un tissu collectif dense, parfois chaleureux, parfois suffocant. Quand la violence éclate, elle ne surgit pas du néant. Elle apparaît comme la vérité longtemps différée d'un ordre coutumier.
À cet égard, son œuvre rencontre souvent le territoire du Folk Horror, même lorsqu'aucun surnaturel explicite n'est en jeu. La foule de Jallikattu fonctionne comme un rituel retourné contre lui-même. Le groupe s'y révèle archaïque, superstitieux, viriliste, possédé par une mémoire plus ancienne que la modernité du cadre. Plus tard, Churuli pousse cette logique plus loin encore. La forêt y devient moins un décor qu'un état moral, un labyrinthe verbal et sensoriel où le temps, l'identité et la loi paraissent se dissoudre. Pellissery comprend une chose essentielle: le fantastique ne commence pas quand un spectre apparaît, mais quand les règles de la réalité ordinaire cessent d'offrir une protection.
Son rapport au son mérite d'être souligné. Là où beaucoup de cinéastes utilisent le vacarme comme simple intensification, Pellissery en fait un milieu. Les cris, les respirations, les moteurs, les chants, les rumeurs forment une matière continue. Le spectateur n'écoute pas seulement une scène, il y habite. Cette densité sonore prolonge sa manière de filmer les corps. On transpire avec ses personnages, on trébuche avec eux, on partage leur fatigue, leur faim, leur colère, leur ivresse. C'est un cinéma de sensation, mais jamais de sensation gratuite. La surcharge a toujours un sens anthropologique.
Il y a aussi chez Pellissery une ironie féroce. Ses films aiment les hommes qui se croient maîtres de la situation pour mieux montrer leur ridicule, leur brutalité, ou leur petitesse. Le masculin y apparaît souvent comme une performance collective épuisante, faite de concours, de démonstrations et de panique mal déguisée. Cela donne à son cinéma une cruauté très particulière, presque burlesque par instants, mais sans jamais annuler le danger. On rit, puis l'on comprend que ce rire s'enracine dans quelque chose de profondément tragique: l'incapacité chronique d'une communauté à se penser autrement que par la domination.
Dans les Années 2020, alors que tant de films de genre se contentent d'un vocabulaire visuel immédiatement consommable, Pellissery reste un cinéaste du risque. Il demande au spectateur d'accepter la perte de repères, la dérive, l'excès, la surcharge, l'opacité locale. En échange, il offre une expérience rare: un cinéma où l'énergie populaire n'est pas polie pour devenir exportable, mais poussée jusqu'à son point d'incandescence. C'est ce qui fait de lui bien davantage qu'un auteur à la mode. Lijo Jose Pellissery est un grand organisateur de chaos, et l'un des rares réalisateurs contemporains capables de faire sentir qu'une foule en mouvement peut être, à elle seule, une forme de monstre.
