Lieven Debrauwer
Lieven Debrauwer occupe une place singulière dans le paysage belge: un cinéma capable d'assumer la stylisation, l'artifice et une forme de théâtralité sans perdre de vue la tristesse très concrète de ses personnages. Il faut l'aborder depuis cette alliance de raffinement visuel et de cruauté douce, parce que c'est là que son travail devient le plus intéressant. Le décor, chez lui, ne masque pas l'affect. Il l'encadre jusqu'à le rendre plus aigu.
Rattaché à la Belgique, Debrauwer appartient à une cinématographie souvent sensible à l'écart, à la bizarrerie sociale, aux figures qui n'entrent pas tout à fait dans le cadre collectif. Son cinéma semble prolonger cette tradition en lui donnant une surface plus composée, parfois plus précieuse. Mais cette préciosité n'est pas une fuite. Elle permet de regarder autrement la solitude, le désir d'appartenance, la maladresse des êtres et l'irrégularité du monde.
Son lien avec CaSTV tient à la manière dont il sait faire naître l'étrangeté depuis un cadre apparemment gracieux. Debrauwer ne travaille pas forcément le horreur frontal, mais il connaît la puissance du léger décalage. Un intérieur trop ordonné, une palette trop soignée, une politesse qui devient écran, un personnage qui semble toujours arriver de biais dans sa propre vie: il n'en faut pas plus pour produire une inquiétude à bas bruit. Le beau devient alors légèrement suspect.
Ce qui retient particulièrement, c'est sa direction du ton. Il n'écrase pas ses films sous une seule humeur. Il laisse coexister l'humour, la mélancolie, parfois la cruauté, et cette coexistence donne aux scènes leur vibration spécifique. Le spectateur ne sait jamais tout à fait s'il doit sourire, s'attendrir ou se méfier. Cette instabilité est précieuse. Elle empêche la stylisation de se figer en pose. Elle maintient le film vivant, capable de glisser d'une émotion à l'autre sans avertissement.
Dans les années 2000 et au-delà, un tel travail rappelle qu'il existe une autre voie européenne que le naturalisme pur ou l'excentricité gratuite. Debrauwer montre qu'une forme très construite peut porter des affects véritables, et qu'un monde légèrement déplacé peut dire beaucoup du nôtre. La singularité n'a pas besoin d'être bruyante. Elle peut se loger dans un tempo, un décor, une manière de laisser durer un embarras.
On l'imagine naturellement associé à des festivals comme Berlin ou Locarno, où ce type de cinéma, à la fois accessible et oblique, trouve souvent ses lecteurs les plus attentifs. Debrauwer n'y apparaît pas comme un formaliste glacé, mais comme un organisateur de sensibilités contrariées.
Pour CaSTV, Lieven Debrauwer importe comme cinéaste du charme trouble. Un cinéma qui comprend que l'inconfort ne naît pas seulement du choc, mais aussi de l'excès de composition, du cadre trop beau pour être tranquille, de la grâce même lorsqu'elle commence à révéler sa part d'ombre.
