Leonardo Favio
Crónica de un niño solo suffit à faire entendre la voix de Leonardo Favio : une voix de cinéma immédiatement populaire et immédiatement blessée, capable de regarder l'enfance, la marginalité et la pauvreté sans misérabilisme, mais sans la moindre coquetterie de distance. Peu de cinéastes argentins ont associé avec une telle évidence la force du mélodrame, la précision du cadre et une compassion qui n'a rien de mou. Favio ne filme pas le peuple comme idée. Il le filme comme intensité vécue.
Ce premier grand film reste bouleversant parce qu'il comprend l'enfance non comme âge pur, mais comme terrain de dressage, de fuite, de désir et d'humiliation. L'institution y pèse de tout son poids, mais le regard de Favio ne s'y limite pas. Il suit aussi les gestes de jeu, les échappées, les moments d'insolence et les poches de liberté où un enfant réinvente son monde. On voit déjà l'essentiel de son art : transformer une réalité dure en matière lyrique sans jamais la falsifier.
Dans El romance del Aniceto y la Francisca, cette même qualité prend un autre visage. Favio y pousse le récit amoureux vers une forme d'épure populaire, avec une confiance remarquable dans la puissance des corps, des regards, des silences et des déplacements. Son cinéma a souvent été qualifié de baroque ou de mélodramatique. Les termes sont justes, à condition de ne pas oublier leur ancrage concret. Chez lui, la stylisation ne flotte jamais au dessus du monde social. Elle naît de lui, de ses passions, de ses humiliations, de ses hiérarchies brutales.
Il faut d'ailleurs insister sur ce rapport au mélodrame. Favio sait que le mélodrame n'est pas l'excès vulgaire opposé au sérieux, mais une forme majeure pour penser les écarts de classe, l'amour contrarié, le destin et la violence symbolique. Son œuvre dialogue constamment avec cette tradition tout en la dépouillant parfois jusqu'à l'os. La moindre scène peut y devenir fatale. Un geste banal prend un poids de tragédie. Une chanson, un regard ou un silence condensent tout un monde de désirs irréconciliés.
Dans le cinéma argentin, Favio occupe une place singulière parce qu'il relie plusieurs courants que la critique aime séparer. Il est à la fois un auteur très personnel et un artiste profondément populaire, un formaliste du sentiment et un chroniqueur des vies modestes. Cette double appartenance lui permet de traverser les années 1960, 1970 et au delà sans se laisser réduire à une école unique. Son œuvre appartient autant à l'histoire du grand cinéma qu'à celle d'une culture affective collective.
Le lien avec sa carrière de chanteur n'est pas anecdotique. Il dit quelque chose d'une circulation plus large entre écran, voix, foule et émotion. Favio comprend intimement ce qu'une chanson peut porter de mémoire partagée, d'élan sentimental et de douleur presque publique. Cette intelligence musicale irrigue sa mise en scène. Les films respirent comme des complaintes, avec reprises, emballements et suspensions. Ils donnent l'impression que les personnages vivent déjà à l'intérieur d'une ballade qui les dépasse.
Nazareno Cruz y el Lobo montre enfin sa capacité à investir le fantastique et le mythe populaire sans perdre ce contact charnel avec le réel social. Le merveilleux chez Favio n'est jamais une échappatoire décorative. Il surgit d'un imaginaire collectif, d'une culture rurale, d'une religiosité, d'un désir d'absolu qui cohabitent avec la misère, l'autorité et la fatalité. Là encore, le sublime n'efface pas la matière du monde. Il la rend plus brûlante.
Leonardo Favio demeure donc un cinéaste immense parce qu'il n'a jamais eu honte de l'émotion. Mieux, il en a fait une force de connaissance. Son cinéma sait que les classes populaires ne méritent pas seulement d'être représentées avec justesse. Elles méritent aussi la splendeur, la tragédie, le lyrisme et la grandeur formelle. Peu d'œuvres ont défendu cette idée avec une telle ferveur, et avec une telle vérité de regard.
