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Laurence Bonvin

Chez Laurence Bonvin, il faut partir de l'image comme matière, comme trace et comme opération de déplacement. Son travail, situé à la lisière du cinéma, de l'installation et de la recherche visuelle, ne se laisse pas enfermer dans les catégories narratives les plus familières. C'est précisément ce qui le rend précieux. Bonvin ne filme pas pour raconter selon des habitudes industrielles. Elle filme pour reconfigurer notre relation à l'espace, au paysage, à l'archive et à la manière dont les lieux portent des histoires visibles ou enfouies.

Cette orientation fait d'elle une cinéaste de la perception avant tout. Les formes, les textures, les lignes d'horizon, les surfaces bâties ou désertées ne servent pas simplement de décor. Elles deviennent les sujets mêmes de l'œuvre. Pourtant, ce cinéma n'a rien d'une abstraction désincarnée. Les images de Bonvin gardent un rapport très concret au monde matériel, à ses usages, à ses ruines, à ses régimes de pouvoir inscrits dans l'architecture ou dans le territoire. C'est là que sa recherche visuelle acquiert une véritable portée critique.

On pourrait situer son travail du côté de l'expérimental et du documentaire, mais la vérité est que Bonvin circule librement entre ces pôles. Elle emprunte au documentaire son attention aux lieux réels, à l'histoire et à la matérialité des situations, tout en mobilisant des stratégies de fragmentation, de répétition ou de suspension qui relèvent plus clairement du cinéma expérimental. Cette mobilité est essentielle. Elle permet au film de ne pas seulement informer, mais d'altérer la perception du spectateur.

Son ancrage en Suisse et dans les années 2010 puis années 2020 éclaire un contexte où plusieurs artistes cinéastes ont repensé le rapport entre image en mouvement et géopolitique des lieux. Bonvin appartient à cette constellation, avec une rigueur particulière dans le traitement de l'espace. Les sites qu'elle filme ne sont jamais neutres. Ils sont traversés par des histoires coloniales, économiques, militaires ou écologiques qui ne s'énoncent pas toujours frontalement, mais que la forme révèle peu à peu.

Il faut aussi noter la qualité de son tempo. Là où un cinéma plus démonstratif imposerait immédiatement sa thèse, Bonvin laisse l'image agir par sédimentation. Le regard doit s'ajuster, apprendre à voir autrement, renoncer à la consommation rapide du motif. Cette patience est exigeante, mais elle constitue la véritable éthique de son travail. Le film ne livre pas son sens, il invite à une expérience de lecture du visible.

Laurence Bonvin mérite donc une place singulière dans le champ contemporain. Son œuvre rappelle que le cinéma peut être un instrument de pensée spatiale, un moyen d'interroger les territoires et les traces sans passer par la sur explication. En faisant de l'image un lieu d'enquête sensible, elle construit une forme de rigueur poétique rare, où la beauté n'est jamais séparée de l'histoire qui la traverse.

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