Lau Kar-Leung
Avec The 36th Chamber of Shaolin, Lau Kar-Leung a fait du film d'entraînement une forme de pensée. On y apprend des gestes, des postures, des rythmes, mais on y apprend surtout une idée du cinéma : le corps n'est crédible que s'il passe par la discipline, et la mise en scène n'est forte que si elle respecte l'intelligence de ce corps. C'est là que commence vraiment Lau. Plus qu'un grand nom du kung-fu movie, il est l'un des cinéastes décisifs du cinéma de Hong Kong, traversant les Années 1970 et les Années 1980 avec une autorité qui reste exemplaire.
Issu d'une lignée martiale et profondément lié à la tradition du Hung Gar, Lau Kar-Leung ne traite jamais le combat comme une pure abstraction chorégraphique. Le geste a une origine, une finalité, une logique interne. Cela change tout. Chez lui, la scène d'action n'est pas seulement un sommet spectaculaire destiné à interrompre le récit pour le relancer. Elle est le lieu où le récit se pense lui-même. Qui maîtrise quoi ? Selon quelle méthode ? Avec quelle éthique ? À quel prix physique ? Dans son cinéma, ces questions passent directement par l'organisation du mouvement.
On comprend alors pourquoi ses films vieillissent si bien. Beaucoup de productions d'arts martiaux reposent sur une vitesse ou une hystérie de montage qui peuvent s'user. Lau, lui, croit à la lisibilité. Le plan doit permettre de voir la technique, d'en saisir la précision, de sentir le transfert de poids, le rapport des distances, la différence entre force brute et savoir incorporé. Cette clarté n'est pas de la pédagogie sèche. Elle produit un plaisir immense. Regarder un combat chez lui, c'est voir la pensée devenir forme, puis percussion, puis rythme.
Le cinéma de Lau Kar-Leung est aussi un cinéma de la transmission. Le maître, l'élève, la règle, la répétition, l'exercice, la correction : tout cela structure ses récits. Mais il ne s'agit jamais d'une simple célébration réactionnaire de l'autorité. La tradition, chez lui, est vivante parce qu'elle se mesure au monde, à ses menaces, à ses mutations, à ses détournements comiques aussi. Dirty Ho ou Executioners from Shaolin montrent à quel point il sait varier les tonalités, intégrer l'humour, la ruse, la mascarade, sans perdre le sérieux fondamental du geste martial.
Cette alliance entre rigueur et invention passe également par une connaissance profonde des objets. Bâtons, sabres, lances, bancs, échelles, manches, éléments de décor : Lau aime les prolongements du corps. L'espace entier devient un partenaire du combat. Cette intelligence matérialiste rejoint ce que le meilleur cinéma de genre produit toujours : une conscience aiguë des surfaces, des obstacles, des outils. Rien n'est neutre. Tout peut devenir ligne, menace, appui, contrepoint.
On a parfois tort de séparer trop vite son œuvre de celle de la Shaw Brothers comme s'il n'en était qu'un rouage prestigieux. Certes, Lau travaille dans un système de studio fortement codifié. Mais il y imprime une vision identifiable, fondée sur la crédibilité martiale, l'humour de situation, l'éthique de l'effort et la clarté du découpage. Dans un environnement industriel, cette cohérence a quelque chose de magnifique. Elle rappelle qu'un auteur peut surgir au cœur même des formes populaires les plus contraintes.
Son influence sur le cinéma d'action mondial est immense, bien au-delà du seul kung-fu. L'idée que l'action doit être lue, que la compétence doit être montrée, que la géographie d'une scène importe autant que son intensité, se retrouve dans bien des films contemporains qui ne le citent pas toujours. Lau Kar-Leung a donné une leçon de cinéma en même temps qu'une leçon d'arts martiaux.
Pour CaSTV, il importe aussi parce qu'il nous rappelle que le corps filmé peut être à la fois beauté, discipline et danger. Le combat, chez lui, n'est pas une simple montée d'adrénaline. C'est une révélation des rapports entre savoir, hiérarchie, patience et violence. Peu de cinéastes ont su avec autant de netteté faire d'un entraînement, d'une position ou d'une parade la substance même d'un monde moral.
Revoir Lau Kar-Leung aujourd'hui, c'est retrouver un art populaire qui ne prend jamais le spectateur pour un idiot. Il montre, il démontre, il réjouit. Et dans cette précision joyeuse, il fait mieux que divertir : il transmet une idée exigeante de ce que le cinéma d'action peut être lorsqu'il respecte pleinement l'intelligence du mouvement.
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