Larry Kent
Avant même que l'expression "cinéma indépendant canadien" ne devienne un label commode, Larry Kent faisait des films qui prenaient déjà le risque de l'indépendance concrète: petites équipes, énergie de débrouille, attention aux milieux urbains, désir de capter une époque en train de changer. The Bitter Ash reste le titre essentiel pour comprendre cela. Le film regarde Vancouver non comme un simple décor régional, mais comme un espace de dérive morale, de désir, de précarité et de modernité heurtée.
Kent appartient à une génération pour qui faire du cinéma au Canada signifiait souvent inventer ses propres conditions de possibilité. Cette dimension artisanale ne réduit pas l'ambition des films. Elle leur donne au contraire une nervosité particulière. Chez lui, les personnages semblent saisis dans un monde qui ne les attend pas, qui ne leur propose ni confort idéologique ni identité stable. C'est une qualité rare, surtout dans des oeuvres réalisées en marge des systèmes lourds de production.
The Bitter Ash impressionne encore par sa liberté de ton. On y sent l'influence des secousses culturelles des années 1960, mais sans imitation servile des modèles européens. Kent filme une jeunesse et des adultes en train de se débattre avec leurs désirs, leurs désillusions, leurs impasses sentimentales. Le film n'idéalise rien. Il sait que la libération peut elle aussi produire ses nouvelles fatigues.
Son cinéma ne repose pas sur la sophistication formelle à tout prix. Il cherche plutôt une vérité de présence. Les visages, les intérieurs, les rues, les corps filmés de près composent une matière presque documentaire, même lorsque la fiction prend le relais. Cette porosité entre observation du réel et dramaturgie resserrée situe Kent du côté d'un drame indépendant qui préfère l'urgence à la finition glacée.
On peut aussi voir en lui un auteur important pour comprendre la régionalité dans le cinéma canadien anglophone. Vancouver n'est pas filmée comme une simple variante locale d'une grande ville anonyme. Elle possède une texture, une vitesse, une sociabilité, une forme de solitude propres. Kent sait qu'un territoire influence les comportements et les rêves. Cette conscience du lieu donne à son travail une valeur historique autant qu'esthétique.
Sa carrière a connu des détours, des reprises, des déplacements, ce qui arrive souvent aux cinéastes qui travaillent hors des lignes centrales de l'industrie. Mais cette discontinuité ne doit pas masquer la cohérence d'un regard. Kent revient sans cesse vers des personnages vulnérables à leur environnement, pris dans des situations où le désir n'offre aucune garantie de salut. Ce pessimisme relatif n'est jamais théâtral. Il reste inscrit dans le quotidien.
Dans l'histoire du cinéma canadien des années 1970 et des décennies suivantes, Larry Kent mérite donc mieux qu'une simple note de bas de page. Il fait partie de ceux qui ont donné une forme à l'idée même d'un cinéma indépendant local, urbain, adulte, capable de regarder la modernité sans vernis patriotique. Son oeuvre ne propose pas une légende nationale rassurante. Elle propose des êtres, des lieux, des désordres.
Larry Kent reste ainsi une figure de passage décisive: entre improvisation et construction, entre chronique et fiction, entre désir de vérité et conscience du style. Ses films ont parfois l'air d'avoir été arrachés au réel plus que fabriqués contre lui. C'est sans doute pour cela qu'ils gardent, aujourd'hui encore, quelque chose de vif, de fragile et de difficile à remplacer.
