Larry Cohen
It's Alive prend l'une des grandes mythologies américaines, celle de la famille nucléaire, et lui fait accoucher d'un monstre. Tout Larry Cohen est déjà là : un cinéma qui part d'une idée de série B irrésistible, la pousse jusqu'à l'absurde, puis révèle sous le concept une colère politique, une ironie urbaine et une vraie intelligence du désordre. Cohen est l'un des rares cinéastes américains à avoir compris que le sensationnel, loin d'empêcher la pensée, pouvait en être l'accélérateur. Dans le cinéma d'exploitation américain, il reste une figure centrale parce qu'il ne traite jamais le mauvais goût comme une simple provocation. Il en fait un outil critique.
Son terrain naturel, c'est New York, non pas la ville carte postale, mais la ville nerveuse, encombrée, contradictoire, traversée par la paranoïa moderne. Q: The Winged Serpent en donne une version jubilatoire : un monstre aztèque plane au-dessus de Manhattan, et tout le film se comporte comme si l'invraisemblable était la révélation la plus exacte possible de la ville. Cohen sait que l'espace urbain produit déjà ses propres hallucinations. Les immeubles, les couloirs administratifs, les appartements trop serrés, les rues pleines d'informations contradictoires composent un théâtre naturellement propice au fantastique. Il suffit de pousser légèrement le réel pour qu'il avoue sa folie.
Ce qui fait la singularité de Cohen, c'est aussi son rythme. Il écrit et met en scène comme un homme pressé, mais un homme pressé qui pense vite. Les scènes démarrent sans précaution, bifurquent brusquement, introduisent une idée saugrenue, la rendent crédible par la pure énergie du dialogue, puis repartent déjà ailleurs. Ce style peut sembler brut. Il est en réalité extraordinairement vivant. Là où tant de films de genre semblent construits pour cocher des attentes, Cohen donne l'impression de découvrir son monde à la vitesse de son invention. Le spectateur suit parce qu'il sent une intelligence en mouvement, non une formule.
Cette mobilité nourrit un autre aspect majeur de son cinéma : la satire. The Stuff n'est pas seulement une gourmandise gore. C'est une attaque en règle contre la publicité, la consommation, le conformisme et la crédulité nationale. Cohen n'a jamais cru que l'horreur devait rester confinée au surnaturel ou à la seule violence physique. Pour lui, le monstre moderne est aussi dans le marketing, dans le discours politique, dans la logique de profit qui avale tout. Son goût des prémisses outrancières lui permet précisément de nommer ces mécanismes avec plus de netteté qu'un cinéma prétendument sérieux.
Il faut également souligner son rapport à l'improvisation productive. Cohen tourne souvent vite, parfois dans des conditions instables, avec un usage très libre des décors réels. Ce risque donne à ses films une texture d'urgence rare. Le cinéma semble se faire au contact du monde, avec ses accidents, ses possibilités soudaines, ses lignes de fuite. Cette manière de travailler inscrit son œuvre dans une histoire du cinéma indépendant des années 1970 et années 1980 où la débrouille n'est pas une faiblesse mais une méthode d'attaque. Cohen transforme les contraintes en pulsation.
On aurait tort de voir en lui un simple fournisseur d'idées folles. Son cinéma tient parce qu'il sait toujours où se trouve la fracture sociale ou morale qui donne au concept sa force. La monstruosité, chez lui, n'est jamais totalement extérieure. Elle surgit d'un système déjà malade : la famille, l'entreprise, l'État, la science, les médias. Si ses films vieillissent si bien, c'est parce qu'ils ont compris quelque chose de très américain : la société adore ses propres cauchemars à condition de pouvoir les vendre sous une forme consommable. Cohen accepte ce jeu, puis le retourne.
Pour CaSTV, Larry Cohen est indispensable parce qu'il rappelle que la série B peut être un art du diagnostic rapide. Elle n'a pas besoin de respectabilité pour voir juste. Au contraire, son exagération lui donne parfois une précision supérieure. Chez Cohen, la vulgarité apparente est une ruse. Elle attire, amuse, scandalise un peu, puis laisse apparaître un monde où les institutions mentent, où les désirs collectifs mutent en menaces, où la ville elle-même semble produire ses monstres avec une efficacité industrielle. Peu de cinéastes ont su maintenir à ce point l'équilibre entre l'idée grotesque, la vitesse pulp et la lucidité politique. C'est un équilibre instable, nerveux, souvent hilarant. C'est aussi ce qui rend son œuvre inépuisable.
