Laetitia Dosch
Avec Le Procès du chien, Laetitia Dosch a déplacé sa présence d'actrice vers une mise en scène où l'absurde judiciaire, le rapport aux animaux et la comédie morale composent une fable très contemporaine. Sa place dans CaSTV ne relève pas de l'horreur pure, mais d'une zone de voisinage essentielle: celle où le cinéma regarde la société se dérégler autour d'un cas apparemment impossible, puis révèle la violence des normes qui prétendent juger.
Dosch a toujours porté quelque chose d'inclassable dans le cinéma francophone. Comme interprète, elle sait faire exister des personnages qui ne se rangent pas correctement dans les cadres sociaux. Comme réalisatrice, elle prolonge cette énergie en travaillant la friction entre le corps, la parole et l'institution. Le Procès du chien prend un dispositif presque burlesque et le pousse vers une question plus grave: qui a droit à une voix, qui décide de l'intelligence, qui fabrique la frontière entre sujet et objet.
Cette sensibilité intéresse un catalogue de genre parce que le fantastique n'est pas toujours affaire de surnaturel explicite. Il peut surgir lorsqu'une situation ordinaire se met à suivre une logique trop étrange pour rester simplement réaliste. Un tribunal qui se penche sur le sort d'un chien, une société qui expose ses contradictions à travers un cas absurde: le monde devient légèrement oblique. Cette obliquité suffit parfois à produire une inquiétude morale.
Le cinéma de Dosch appartient aussi aux années 2020, moment où les frontières entre comédie, fable, drame social et genre deviennent plus poreuses. Les cinéastes n'ont plus besoin de choisir entre le rire et le trouble. Ils peuvent faire du rire une méthode de dévoilement. Ce qui semble léger au départ révèle peu à peu une structure de domination, une peur du désordre, une incapacité collective à accueillir ce qui ne parle pas la langue attendue.
Dans cette perspective, son cinéma dialogue indirectement avec le thriller judiciaire, non par le suspense criminel, mais par la tension du jugement. Une salle d'audience est un décor de genre très puissant. Elle organise les corps, distribue la parole, transforme les existences en dossiers. Le cinéma aime ces lieux parce qu'ils promettent la vérité tout en produisant souvent de nouvelles formes d'aveuglement. Dosch utilise cette mécanique pour faire apparaître l'absurdité du pouvoir.
La force de Le Procès du chien tient à sa manière de refuser la séparation confortable entre humain et non humain. Le film peut être drôle, mais son humour travaille une question profonde: que devient une société lorsqu'elle ne sait penser l'altérité qu'en termes de propriété, de danger ou de spectacle. Le genre, au sens large, a toujours posé cette question à travers les monstres. Dosch la pose par un animal, par la loi, par une comédie qui laisse filtrer une inquiétude.
Sa mise en scène repose sur la présence. Présence des corps, des voix, des silences gênés, des situations qui durent assez pour que le malaise apparaisse. Dosch n'a pas besoin d'assombrir l'image pour faire sentir que quelque chose cloche. Elle fait confiance à l'étrangeté du social. La société se montre elle-même, avec ses procédures, ses certitudes, ses catégories, et le film observe l'endroit où cette organisation devient risible puis brutale.
Laetitia Dosch occupe donc chez CaSTV une place latérale mais stimulante. Elle rappelle que le cinéma de genre ne se réduit pas aux codes les plus visibles. Il accueille aussi les fables qui déplacent le réel, les comédies qui révèlent une cruauté institutionnelle, les récits où l'absurde devient une chambre d'écho pour nos peurs collectives. Chez elle, le cauchemar n'a pas besoin de nuit. Il peut commencer en plein jour, dans un tribunal, lorsque tout le monde parle au nom de la raison.
