Kuei Chih-Hung
Avec Hex, puis Hex vs. Witchcraft et Bewitched, Kuei Chih-Hung a donné au cinéma de Hong Kong quelques-unes de ses visions les plus féroces de la malédiction, de la possession et de la cruauté sociale. Il n'est pas seulement un artisan du surnaturel exotique, comme l'ont parfois laissé croire des lectures trop rapides. Il est un metteur en scène du malaise physique, du châtiment moral et de l'hystérie collective. Son horreur n'a rien de vaporeux. Elle mord.
Travaillant dans l'écosystème des studios Shaw Brothers, Kuei a souvent dû répondre à des logiques industrielles précises. Cela ne l'a pas empêché d'imprimer une violence de ton très singulière. Là où d'autres productions de studio s'appuyaient sur la beauté des décors et la fluidité du spectacle, lui introduit du heurt, du malaise, une sensation de souillure qui persiste après la projection. Son cinéma sait utiliser le cadre sophistiqué contre lui-même. Plus l'univers semble ordonné, plus l'irruption de la malédiction y devient brutale.
Le grand sujet de Kuei, c'est souvent le retour du refoulé sous forme de punition. Les corps souffrent parce qu'un ordre social, familial ou sexuel a été violé, parfois réellement, parfois selon des codes profondément oppressifs. Dans The Boxer’s Omen, l'un de ses sommets hallucinés, il pousse cette logique vers un délire quasi cosmique. Le film accumule les sortilèges, les démembrements, les visions rituelles et les affrontements occultes avec une inventivité qui dépasse largement le simple goût du sensationnel. C'est un cinéma où l'excès devient une méthode de perception.
Kuei appartient à une histoire du genre horrifique qui n'est pas toujours assez reconnue en Occident, parce qu'elle ne passe pas par les mêmes codes de légitimation que le gothique européen ou l'horreur américaine. Pourtant, son importance est immense. Il fait partie de ces cinéastes qui ont compris que la peur pouvait naître d'un mélange instable de croyance religieuse, de grotesque, d'érotisme, de répulsion et de violence sociale. Ses films ne demandent jamais à être tenus à distance par la bienséance critique. Ils avancent frontalement, avec une logique de contamination totale.
Leur énergie des Années 1970 est essentielle. C'est une décennie où de nombreux cinémas d'exploitation, partout dans le monde, testent les limites du montrable. Kuei s'inscrit pleinement dans cette poussée, mais avec une tonalité qui lui appartient. Chez lui, le macabre n'est pas seulement spectaculaire. Il est souvent punitif, ritualisé, lié à des structures de dette et de vengeance. Cela donne à ses visions une densité culturelle et émotionnelle particulière. Même quand le récit devient outrancier, il semble soutenu par une cosmologie de la faute.
Il faut aussi souligner la matérialité de sa mise en scène. Kuei aime les fluides, les textures, les objets chargés, les maquillages agressifs, les espaces saturés de signes. Le surnaturel ne flotte pas abstraitement au-dessus du monde. Il s'y incruste. Il se colle aux peaux, aux maisons, aux autels, aux regards. Cette façon de rendre visible la contamination distingue profondément son cinéma. On n'entre pas dans ses films comme dans des énigmes élégantes. On y entre comme dans une pièce déjà infectée.
Voir Kuei Chih-Hung aujourd'hui, c'est redécouvrir une lignée de l'horreur asiatique plus sale, plus brutale et plus sensorielle que les versions souvent exportées du prestige festivalier. Son œuvre rappelle que l'horreur peut être un art du trop-plein, du mauvais rêve rituel, du châtiment impossible à contenir. Elle rappelle aussi qu'un grand cinéaste de studio n'est pas forcément celui qui adoucit la machine, mais parfois celui qui la pousse vers ses conséquences les plus délirantes.
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