Krishna Shah
S'il fallait entrer chez Krishna Shah par une seule image, ce serait peut-être celle de Shalimar, objet extravagant où l'aventure internationale, le glamour pop et la théâtralité du crime se rencontrent dans un équilibre instable. Shah appartient à une génération de cinéastes pour qui le passage entre l'Inde et le cinéma international des années 1970 n'était pas une affaire d'identité figée, mais de circulation, d'hybridation et parfois de friction. Son parcours est trop irrégulier pour rassurer les historiens paresseux, et c'est précisément ce qui le rend intéressant.
Le terme qui revient souvent à son sujet est celui de curiosité. Il n'a jamais eu le profil d'un auteur discipliné répétant la même forme d'un film à l'autre. Son cinéma se déplace entre genres, échelles de production et horizons culturels avec une liberté qui peut donner l'impression d'une dispersion. Mais cette dispersion raconte quelque chose d'important sur le cinéma d'exploitation et sur ses marges prestigieuses. Chez Shah, l'ambition n'est pas séparée du mauvais goût possible. Il accepte le risque du mélange, du décalage, du film qui vise haut tout en gardant quelque chose d'imparfait, de heurté, parfois de franchement bizarre.
Cette bizarrerie est sa meilleure qualité. Elle empêche ses films d'entrer docilement dans les catégories rassurantes. Le spectaculaire, chez lui, n'est jamais totalement lisse. Il conserve une tension entre désir de grand public et impulsion plus déviante. On sent un cinéaste attiré par la scène, la composition visuelle, les récits de pouvoir, mais aussi prêt à laisser surgir des tonalités contradictoires. Ce n'est pas le classicisme souverain d'un artisan parfaitement huilé. C'est autre chose: un goût pour l'objet excessif, pour le film qui porte encore les traces de ses ambitions concurrentes.
Dans le contexte du cinéma transnational des années 1980, cette position est précieuse. Beaucoup de trajectoires comparables ont été simplifiées après coup, comme si l'histoire ne savait reconnaître que deux options: la pure réussite ou l'accident honteux. Shah échappe à cette alternative. Même lorsqu'un film paraît bancal, il reste révélateur d'un imaginaire en circulation, d'une époque où les coproductions, les marchés et les fantasmes d'exotisme fabriquaient des objets instables. Son œuvre ne vaut pas seulement pour ses sommets. Elle vaut pour la manière dont elle expose les coutures d'un certain cinéma mondial.
Il y a aussi chez lui une relation particulière au kitsch. Non pas le kitsch ironique, rétroactivement sanctifié par le fétichisme cinéphile, mais le kitsch comme zone de danger. Trop de couleur, trop d'emphase, trop de performance, trop de désir de séduire. Shah frôle souvent cette ligne et, parfois, la franchit. Mais c'est ce franchissement qui donne à certains de ses films une vie durable. Le cinéma d'exploitation le plus mémorable n'est pas celui qui dose parfaitement. C'est celui qui ose une intensité légèrement déplacée.
Pour CaSTV, Krishna Shah compte parce qu'il rappelle que les marges du cinéma de genre ne se limitent pas aux auteurs immédiatement canonisables. Elles comprennent aussi des passeurs, des aventuriers industriels, des stylistes inégaux qui ont essayé de faire tenir ensemble plusieurs mondes. Ses films ont cette valeur particulière des œuvres qu'on ne peut pas réduire à une étiquette stable. Entre thriller flamboyant, mélodrame pulp et imaginaire de circulation internationale, Krishna Shah reste une figure dont les écarts importent autant que les accomplissements.
