Kote Mikaberidze
Avec My Grandmother, Kote Mikaberidze signe en 1929 un film qui paraît toujours arrivé trop tôt pour les classements confortables. Satire bureaucratique, explosion visuelle, fantaisie politique, machine d’avant-garde, l’œuvre venue de Géorgie garde une liberté de ton et de forme qui la rend plus vivante que bien des films officiellement modernes. On y voit déjà une vérité que le cinéma fantastique et l’horreur retiendront longtemps : le pouvoir administratif, filmé correctement, possède quelque chose de cauchemardesque.
Mikaberidze appartient au moment soviétique des expérimentations formelles, mais il ne se contente pas d’en reproduire les signes nobles. My Grandmother travaille la caricature, l’objet graphique, la déformation du corps social par la paperasse et l’absurde institutionnel. C’est un film de l’appareil, au double sens du terme : appareil d’État, appareil bureaucratique, appareil de cinéma. Chaque dispositif en parasite un autre. Le résultat a une vigueur corrosive remarquable.
Ce qui fascine encore aujourd’hui, c’est sa capacité à matérialiser l’abstraction politique. La bureaucratie, notion souvent filmée de façon plate, devient chez lui un monde de gestes automatiques, de hiérarchies grotesques, de portes mentales qui se ferment. On pourrait presque parler de surréalisme administratif. Les individus s’y trouvent happés par des procédures qui les dépassent, comme dans un rêve mauvais où la logique existe, mais sous une forme devenue inhumaine. Cette intuition, très forte, fait de Mikaberidze un ancêtre oblique de nombreuses terreurs modernes.
Le film garde aussi une dimension joyeusement agressive. Il attaque, il se moque, il coupe dans la bonne conscience des structures officielles. Cette violence satirique a son importance. L’avant-garde ne sert pas seulement ici à innover plastiquement. Elle sert à saboter les formes convenues du visible. Le montage, la composition, les objets, les rythmes produisent un monde où l’autorité perd son masque de sérieux et révèle son absurdité fondamentale.
Sa place dans CaSTV se comprend si l’on accepte que l’horreur ne commence pas avec le sang ou le fantôme. Elle commence parfois avec un ordre social devenu tellement mécanique qu’il cesse d’être humain. My Grandmother touche à cette zone. Le rire qu’il provoque n’efface pas l’angoisse. Il la déplace. Il montre qu’un système peut broyer sans monstre visible, simplement par l’enchaînement des formalités, des faveurs et des humiliations.
Revoir Mikaberidze aujourd’hui, dans les années 2020, c’est constater combien certaines visions anciennes gardent une actualité violente. Le labyrinthe administratif, la dépersonnalisation des sujets, la théâtralité grotesque du pouvoir n’ont rien perdu de leur force. Ce qui change, ce sont les interfaces. La logique, elle, reste reconnaissable. Le film parle depuis une autre époque, mais il vise un noyau durable de la modernité politique.
On oublie parfois combien le cinéma muet tardif, à ses sommets, savait produire des sensations plus radicales que bien des œuvres bavardes. Mikaberidze en offre une preuve éclatante. Son film pense par collision visuelle. Il n’explique pas, il assène. Il démonte les postures de l’autorité en les poussant vers la marionnette, le signe, l’automatisme.
Kote Mikaberidze demeure ainsi un cinéaste essentiel des marges historiques, de ceux qu’il faut regarder non comme curiosités de musée, mais comme forces encore actives. Son œuvre rappelle que l’avant-garde peut être drôle, politique, agressive et profondément inquiétante tout à la fois. Ce mélange reste rare. Chez lui, il paraît naturel, comme si la modernité n’avait jamais eu d’autre choix que de danser avec son propre cauchemar.
