Karl Markovics
Avec Breathing, Karl Markovics a signé un premier long métrage d'une sécheresse morale remarquable, un film autrichien où chaque geste paraît peser le double de son poids social. Cette entrée en réalisation disait déjà l'essentiel : Markovics n'aborde pas le cinéma comme un espace de démonstration, mais comme un lieu de pression. Les personnages y sont moins décrits qu'exposés à des cadres institutionnels, affectifs et historiques qui les forcent à révéler ce qu'ils ne savent pas encore d'eux-mêmes. Même lorsqu'il n'œuvre pas dans l'Horreur au sens strict, il partage avec le meilleur cinéma du malaise cette manière de filmer l'étouffement comme une matière concrète.
Acteur considérable avant d'être cinéaste, Markovics apporte à sa mise en scène une connaissance aiguë des corps fatigués, des silences défensifs, des visages qui se ferment pour tenir encore un peu. Cela pourrait produire un cinéma psychologique assez conventionnel. Ce n'est pas le cas. Son regard est plus dur, plus structurel. Chez lui, l'intime n'existe jamais hors du monde social. Le travail, la classe, l'administration, la violence héritée, les habitudes nationales : tout cela modèle la respiration même des personnages. C'est ce qui donne à ses films une densité rare.
On associe souvent le cinéma autrichien contemporain à une certaine cruauté clinique. Markovics appartient partiellement à cette famille, mais il la déplace. Il ne cherche pas la provocation glacée. Il travaille plutôt une forme d'humanité retenue, presque empêchée, qui surgit d'autant plus fort qu'elle ne se livre pas facilement. Dans Breathing, ce mouvement est exemplaire. Le film regarde la vie institutionnelle, la discipline du travail, la solitude masculine, sans sentimentaliser ni écraser. Il laisse émerger une émotion qui n'est jamais séparée de la violence des cadres sociaux.
Cette qualité résonne fortement avec les Années 2010 du cinéma européen, période durant laquelle une partie des œuvres les plus fines a cessé d'opposer cinéma d'auteur et intensité sensorielle. Markovics ne fait pas du genre, mais il comprend quelque chose que le Thriller et le fantastique les plus intéressants savent eux aussi : la peur naît souvent d'un rapport devenu impossible à l'ordre commun. Chez lui, cet ordre prend les formes du quotidien autrichien, de la retenue affective, des procédures, d'une histoire souterraine toujours prête à refaire surface.
Il faut aussi insister sur la dimension morale de son cinéma. Markovics n'est pas un cinéaste du jugement spectaculaire. Il n'organise pas des situations pour distribuer des bons points ou des condamnations nettes. Il préfère montrer des êtres pris dans des configurations qui les dépassent et dont ils reproduisent malgré eux la brutalité. Cette lucidité donne à ses films une gravité qui n'a rien de décoratif. On ne sort pas de là avec l'impression d'avoir contemplé un dispositif élégant. On a plutôt le sentiment qu'un certain rapport à la dignité humaine a été mis à l'épreuve.
Dans le contexte de l'Autriche, cette attention aux structures de domination, aux mémoires basses et aux gestes empêchés prend une résonance particulière. Markovics filme un monde où la civilité tient, mais à prix élevé. La douceur, quand elle apparaît, n'efface pas la dureté générale. Elle la contredit brièvement. C'est pourquoi son cinéma peut toucher les amateurs de récits plus sombres ou de formes anxieuses. Il sait que l'apaisement n'est jamais un donné. Il faut l'arracher à des appareils, à des habitudes, à des héritages.
Pour CaSTV, Karl Markovics mérite donc d'être lu comme un cinéaste voisin du genre par son sens du malaise, de l'enfermement et de la contamination sociale. Il ne filme pas le monstrueux, mais il sait très bien filmer les systèmes qui produisent des vies diminuées. C'est déjà beaucoup. Et c'est peut-être même l'une des fonctions les plus durables du cinéma : rendre visible ce que l'ordre normal exige que l'on ne sente plus.
