Junjie Xu
Dans le thriller fantastique chinois à circulation discrète, Junjie Xu s'inscrit du côté des récits où l'espace urbain devient un piège mental. Deux crédits au catalogue CaSTV ne dessinent pas une fresque, mais un angle: le goût d'une peur administrée par les lieux, par les couloirs, par les chambres, par ces architectures contemporaines qui semblent avoir effacé le passé alors qu'elles l'ont seulement enfoui sous du verre et du béton.
Cette sensibilité le rattache à une zone importante du cinéma chinois récent. Le genre y avance souvent par détours, parce que l'horreur pure n'y circule pas toujours avec la même évidence qu'ailleurs. Les films empruntent alors aux formes du suspense, de l'enquête, du mélodrame noir ou du récit psychologique. Junjie Xu semble travailler dans cette porosité. La menace n'est pas seulement surnaturelle. Elle est narrative: quelque chose manque, quelque chose ment, quelque chose dans le récit officiel ne tient pas.
Dans le cinéma d'horreur, cette absence de certitude est une ressource fondamentale. Elle empêche le spectateur de s'installer dans une consommation simple de la peur. On ne se demande pas seulement quand le choc arrivera. On se demande quel monde le film est en train de construire sous nos yeux. Un personnage entre dans une pièce, parle à quelqu'un, consulte une trace, et l'on sent que le réel se contracte autour de lui.
La force possible de Junjie Xu tient à cette contraction. Ses films paraissent moins attirés par l'ampleur mythologique que par la densité d'une situation. Deux ou trois personnages suffisent. Un secret suffit. Une rumeur suffit. Le récit devient une chambre d'écho où chaque information nouvelle ne libère pas, mais enferme davantage. C'est une mécanique classique du thriller, mais le fantastique lui donne une résonance plus trouble: la vérité n'est pas seulement dangereuse, elle est peut-être impossible à contenir.
Le contexte des années 2010 et des années 2020 importe. Les peurs contemporaines sont rarement isolées de la technologie, de la surveillance, de la mémoire numérique, des traces qui restent quand les personnes disparaissent. Junjie Xu appartient à cette modernité inquiète. Même lorsque le récit semble reprendre des motifs anciens, il les place dans un monde de preuves instables: photos, vidéos, appels, dossiers, écrans qui donnent l'illusion de savoir.
Cette illusion est précisément ce que le genre doit attaquer. Chez Xu, le regard du spectateur est invité à devenir prudent. Rien ne garantit que l'image explique ce qu'elle montre. Rien ne garantit que le récit d'un témoin soit un accès à la vérité. L'horreur naît de cette épaisseur des médiations. Entre l'événement et nous, il y a toujours un filtre, une version, une mise en scène sociale.
On peut aussi lire son travail comme une horreur de la responsabilité différée. Les personnages semblent parfois héritiers d'un dommage qui les précède. Ils n'ont pas nécessairement commis la faute initiale, mais ils vivent dans son prolongement. Le fantastique devient alors une forme de dette. Il revient demander des comptes, non avec la clarté d'un tribunal, mais avec l'insistance d'un symptôme.
Pour CaSTV, Junjie Xu vaut comme représentant d'une peur sinophone sobre, structurée par le doute et par le poids des traces. Ses deux crédits n'ont pas besoin de promettre une oeuvre monumentale pour mériter l'attention. Ils indiquent une manière d'utiliser le genre comme instrument d'opacité. La peur n'y crie pas. Elle organise le silence, déplace les preuves, et laisse le spectateur comprendre qu'une vérité trop bien cachée finit toujours par modifier la forme même du monde.
