Junichi Ishikawa
Avec Fugue ou How to Become Myself, Junichi Ishikawa s’attache à un territoire très japonais, mais jamais folklorique : celui des glissements identitaires, des désajustements affectifs et de la difficulté à tenir une place stable dans le tissu social. Son cinéma ne cherche ni le grand geste spectaculaire ni la démonstration théorique. Il préfère les petites déviations, les failles de comportement, les déplacements presque imperceptibles par lesquels une vie commence à sortir de son axe.
Dans le contexte du Japon, cette approche a une vraie densité. Le cinéma japonais contemporain a souvent excellé à filmer les structures sociales sous la forme de drames domestiques, de récits d’apprentissage ou de comédies mélancoliques. Ishikawa s’inscrit dans cette lignée, mais avec une sensibilité propre à la fragilité de l’identité. Ses personnages ne sont pas simplement empêchés par la société. Ils sont parfois devenus étrangers à eux-mêmes, comme si le rôle attendu avait fini par vider l’intérieur.
Ce qui fait la force de ses films, c’est leur calme apparent. On pourrait croire à des récits modestes, presque mineurs, tant la mise en scène évite l’insistance. Pourtant, cette retenue travaille en profondeur. Dans How to Become Myself, la question de la mémoire et du soi n’est jamais traitée comme un puzzle à résoudre rapidement. Elle devient une épreuve morale et relationnelle, une manière de tester la solidité des liens familiaux. Ishikawa comprend que l’identité ne relève pas seulement de la psychologie. Elle dépend aussi des regards qui nous entourent et des récits qu’ils fabriquent sur nous.
Son travail touche ainsi au drame mais aussi, discrètement, à une forme de fantastique quotidien. Non pas parce qu’il multiplierait les effets surnaturels, mais parce qu’il sait introduire un léger trouble ontologique dans des mondes ordinaires. On avance dans ses films avec la sensation que quelque chose a bougé sous la surface du réel, et que les personnages doivent réapprendre à habiter leur propre existence.
Dans les années 2000 et les années 2010, cette façon de faire prend une valeur particulière. Beaucoup de cinémas nationaux étaient tentés soit par le naturalisme transparent, soit par le concept plus appuyé. Ishikawa choisit un entre-deux délicat. Il garde la lisibilité du récit tout en laissant subsister de l’incertitude. Ses films ne dictent pas leur sens. Ils le laissent émerger à travers les silences, les répétitions, les écarts de ton.
On pourrait souhaiter une plus grande visibilité internationale pour un travail de cette finesse. Mais son relatif retrait correspond aussi à sa nature. Junichi Ishikawa filme des états intermédiaires, des crises discrètes, des métamorphoses qui n’annoncent pas leur importance. C’est un cinéma de l’attention, et il demande la même qualité au spectateur.
Ceux qui acceptent ce pacte découvrent une œuvre précieuse. Non parce qu’elle crie plus fort que les autres, mais parce qu’elle saisit quelque chose de très juste sur la vie moderne : nous passons une grande partie de notre temps à essayer de coïncider avec nous-mêmes, et cette coïncidence n’est jamais garantie. Ishikawa fait de cette instabilité une matière dramatique d’une grande douceur inquiète.
