Juliusz Machulski
Si Juliusz Machulski compte dans une base comme CaSTV, c'est d'abord à cause de Seksmisja. En 1984, ce faux divertissement de science-fiction transforme la Pologne de la fin communiste en laboratoire satirique, avec bunkers, contrôle social, paranoïa technocratique et un sens très précis de l'enfermement. On n'est pas dans l'horreur pure, mais dans une zone où le rire sert à rendre la claustrophobie plus acide. C'est exactement le genre de film qui oblige à penser les frontières poreuses entre science-fiction, horreur et comédie.
Machulski arrive au long métrage avec Vabank en 1981, rétro-crime d'une élégance insolente, puis enchaîne avec une série de succès qui installent immédiatement une signature. Le détail important n'est pas seulement qu'il sache écrire des machines narratives très propres. C'est qu'il comprend comment faire circuler l'ironie à l'intérieur d'univers fermés, codés, presque artificiels. Qu'il filme un coffre-fort, une société souterraine ou une famille de prédateurs, il travaille toujours des systèmes. Les personnages entrent dans une structure, croient la maîtriser, puis découvrent que la structure pense plus vite qu'eux. Cette logique le relie fortement au cinéma de genre polonais, même quand le résultat penche vers la farce, le caper ou la fable politique.
Il faut aussi rappeler le contexte de Poland. Machulski naît à Olsztyn en 1955, grandit dans une famille de théâtre, passe par la philologie polonaise avant de rejoindre l'école de cinéma de Łódź, puis débute derrière la caméra à la fin des années 1970. Cette trajectoire compte parce qu'elle explique son mélange rare de littérarité, d'efficacité populaire et de sens de l'acteur. Le cinéma polonais de cette période a souvent été lu à travers le sérieux moral ou politique. Machulski, lui, choisit le détour du genre, du pastiche et de la fantaisie. Il n'abandonne pas le réel pour autant. Il le déforme, le miniaturise, le caricature, puis il le renvoie au spectateur sous une forme plus mordante.
Le grand film de cette stratégie reste peut-être Kingsajz en 1987. Sous son principe de fantasy comique, avec un monde souterrain de nains rêvant d'accéder à la taille des humains, le film devient une satire de la surveillance, de la propagande et de la pénurie. Le décor est délirant, mais la pression est bien concrète. Chez Machulski, l'imaginaire n'est presque jamais une évasion douce. Il fabrique des micro-sociétés où chaque règle cache un rapport de force. C'est ce qui rend son cinéma si pertinent pour les amateurs de fantasy à dérive sombre, mais aussi pour ceux qui lisent les années 1980s comme une décennie de ruse formelle en Europe de l'Est.
Cette intelligence des dispositifs explique pourquoi sa filmographie touche régulièrement la périphérie horrifique sans s'y installer docilement. Seksmisja repose sur une logique de captivité et de manipulation du vivant. Kingsajz imagine un monde entier gouverné par l'illusion. Et surtout, Kołysanka en 2010 fait entrer Machulski plus directement dans le territoire du macabre. Le film raconte l'installation d'une étrange famille dans un village mazurien apparemment paisible, avant de révéler une cellule vampirique multigénérationnelle traitée en comédie noire. Là encore, le geste n'est pas de singer le canon du vampire ou du horreur. Il préfère contaminer le folklore domestique, la chronique provinciale et le grotesque familial.
Ce détour par Kołysanka dit quelque chose d'essentiel. Machulski n'est pas un metteur en scène attiré par le prestige du genre, mais par sa plasticité. Il voit dans le fantastique une manière de déplacer les rapports sociaux, de tordre les hiérarchies et d'exposer l'absurdité du pouvoir. Même ses films moins associés à l'horreur gardent ce goût pour les mondes déréglés et les mécaniques qui tournent légèrement de travers. V.I.P., Szwadron ou Superprodukcja montrent d'autres facettes, parfois plus historiques, parfois plus industrielles, parfois plus méchantes dans leur satire, mais le même plaisir de démonter une façade reste visible.
Il y a aussi chez lui une question de ton que beaucoup de cinéastes ratent. Machulski sait que la satire ne suffit pas. Il lui faut un moteur visuel, un rythme et une précision de jeu. Ses films avancent avec une légèreté apparente, puis laissent remonter une sensation plus trouble. Dans Seksmisja, le gag cohabite avec un monde de contrôle reproductif et de mensonge institutionnel. Dans Kołysanka, la cellule familiale a quelque chose de chaleureusement monstrueux. Cette ambiguïté le rapproche moins des moralistes que des artisans du fantastique populaire capables de rendre l'inquiétant fréquentable sans le neutraliser.
Sa réception critique reflète d'ailleurs cette position singulière. En Pologne, Machulski est souvent associé au grand succès populaire, à la citation culte, au savoir-faire scénaristique. Vu depuis une base de données de genre, cela ne suffit pas. Ce qui mérite l'attention, c'est la manière dont il a offert au cinéma polonais une voie commerciale qui ne renonçait ni à l'allégorie, ni à la stylisation, ni à une forme de perversité douce. Il a prouvé qu'un film très vu pouvait aussi être bizarre dans sa construction du monde. Et cette bizarrerie-là survit mieux au temps qu'une simple efficacité comique.
Le bon angle pour aborder Juliusz Machulski sur CaSTV consiste donc à le lire par contamination. Partir de Poland, passer par science-fiction, fantasy, comédie ou vampire, puis revenir aux films pour voir comment ils sabotent leurs propres cadres de départ. On comprend alors pourquoi ce nom a sa place ici. Machulski n'appartient pas au panthéon horrifique au sens strict. Il appartient à cette frange beaucoup plus intéressante où le genre sert à piéger la société, à miniaturiser le pouvoir, et à faire surgir sous la blague une inquiétude qui, elle, ne rit qu'à moitié.
Filmographie
