https://cabaneasang.tv/fr/director/juan-piquer-simon/
Juan Piquer Simón - director portrait

Juan Piquer Simón

Avec Slugs, invasion meurtrière de limaces tueuses filmée avec un sérieux presque héroïque, Juan Piquer Simón résume à lui seul une certaine grandeur du cinéma fantastique d’exploitation européen. Son œuvre ne demande pas qu’on la défende au nom du bon goût. Elle demande qu’on la regarde pour ce qu’elle sait faire : transformer des budgets limités, des effets parfois bricolés et des idées franchement outrées en machines de plaisir visuel et de mauvais esprit. Piquer Simón appartient à l’Espagne, mais à une Espagne qui dialogue constamment avec les marchés internationaux, les coproductions et les circulations vidéo.

Son nom reste souvent associé à Pieces, ce qui se comprend. Peu de slashers des années 1980 poussent aussi loin l’alliance du gore absurde, de l’érotisme relâché et de l’invraisemblance jubilatoire. Le film a longtemps été moqué pour ses ruptures de ton, son doublage, son montage parfois anarchique. C’est précisément ce chaos qui en fait le prix. Piquer Simón ne cherche pas la pureté formelle. Il cherche l’impact, la surprise, le surgissement d’une scène que le spectateur n’oubliera pas. Son cinéma avance par pics, par visions, par coups.

Dans Mil gritos tiene la noche comme dans Slugs, le cinéma d’horreur devient un territoire d’excès assumé. Les meurtres sont trop voyants, les réactions trop fortes, les péripéties trop nombreuses, et tout cela produit une forme de franchise. Piquer Simón n’a pas peur du mauvais goût parce qu’il comprend qu’en matière d’exploitation, le mauvais goût est souvent la vérité du projet. Il n’y a pas à ennoblir la série B. Il faut lui donner de l’énergie, du rythme et quelques images sales suffisamment puissantes pour survivre au récit.

Mais réduire le cinéaste à un amuseur gore serait trop facile. Son travail témoigne aussi d’un moment particulier du cinéma espagnol et européen, lorsque les producteurs cherchaient des objets capables de voyager entre salles, marchés vidéo et circuits de genre. Cette économie pousse à l’hybridation. On tourne en anglais ou presque, on emprunte aux codes américains, on mélange les influences italiennes, britanniques, ibériques. Piquer Simón est un artisan idéal de cette mondialisation bis. Ses films sont profondément situés dans une culture de production précise, mais ils rêvent plus grand que leur origine nationale.

On retrouve cette ambition dans The Rift ou Cthulhu Mansion, où la science-fiction et le fantastique viennent élargir le terrain sans effacer le goût de l’excès. Même lorsque les limites matérielles se voient, elles ne ruinent pas le film. Elles font partie de son identité. Le spectateur sent l’effort, le bricolage, le désir de faire surgir de l’extraordinaire avec des moyens comptés. C’est une émotion propre au cinéma d’exploitation, et Piquer Simón sait la provoquer.

Les réévaluations critiques des années 2000 et des années 2010 ont permis de revoir son œuvre autrement que comme une curiosité embarrassante. On y perçoit aujourd’hui une inventivité populaire, une façon de fabriquer du spectacle à partir de presque rien, et surtout une absence totale de condescendance envers le genre. Il croit à ses monstres, à ses tueurs, à ses limaces, à ses tunnels narratifs improbables. Cette foi-là vaut mieux que bien des ironies sophistiquées.

Juan Piquer Simón reste donc un nom essentiel pour quiconque s’intéresse aux zones les plus vivantes du cinéma bis européen. Il rappelle qu’un film peut être déraisonnable, bancal, outrancier, et pourtant atteindre une forme de justesse dans l’attaque. Ses œuvres ne demandent pas l’indulgence. Elles demandent qu’on accepte une autre idée de la mise en scène : non pas l’ordre parfait, mais la promesse tenue d’un plaisir monstrueux.

Suggérer une modification