Juan Felipe Zuleta
Unidentified Objects, réalisé par Juan Felipe Zuleta, ancre son cinéma dans un déplacement étrange à travers l'Amérique, entre marginalité, science-fiction intime et comédie mélancolique. Ce n'est pas l'horreur frontale qui définit d'abord Zuleta, mais une manière de faire du monde ordinaire un espace légèrement faux, comme si la réalité avait perdu une vis et continuait pourtant d'avancer. Cette étrangeté latérale mérite sa place dans CaSTV, car le genre se nourrit aussi de ces fictions où l'inquiétude commence comme un décalage de ton.
Zuleta s'intéresse aux corps et aux identités que le récit dominant traite comme des exceptions. Dans Unidentified Objects, le voyage n'est pas une belle promesse de réconciliation facile. Il devient une épreuve de contact entre des solitudes, des fantasmes, des blessures de classe, de genre, de désir. Le cinéma d'horreur connaît bien ce terrain. Il sait que la société produit ses propres monstres en décidant qui appartient au monde commun et qui doit en rester à la marge.
Le lien avec la science-fiction est ici déterminant. Zuleta ne l'aborde pas comme une débauche de technologie, mais comme une hypothèse intime. L'extraterrestre, le signal, l'objet non identifié peuvent devenir moins importants que le besoin d'y croire. C'est une belle idée de genre: parfois, l'anomalie vaut parce qu'elle donne une forme à une détresse que personne n'écoute. Le fantastique ne descend pas du ciel pour expliquer le personnage. Il lui offre un miroir impossible.
Cette sensibilité appartient pleinement aux années 2020, où les frontières entre drame indépendant, queer cinema, science-fiction légère et malaise existentiel sont devenues plus poreuses. Zuleta travaille dans cette porosité avec une attention aux frictions humaines. Le film de route, chez lui, ne promet pas la liberté absolue. Il expose les hiérarchies qui voyagent avec les personnages: le regard porté sur les corps, l'argent, les fantasmes projetés sur l'autre, la difficulté d'être compris sans être simplifié.
Pour une base horrifique, cette approche est précieuse parce qu'elle rappelle que l'étrange n'a pas toujours besoin d'être menaçant pour ouvrir une zone de peur. Il peut être désiré, attendu, presque prié. Mais ce désir même devient inquiétant. Que signifie attendre d'un événement impossible qu'il répare une vie? Que signifie préférer l'enlèvement, la rupture cosmique, à la continuation du quotidien? Zuleta touche ici à une angoisse moderne très pure: l'espoir comme symptôme.
Son cinéma se distingue par un refus de hiérarchiser trop vite les registres. Le grotesque, la tendresse, la cruauté sociale et l'élan fantastique peuvent cohabiter sans se neutraliser. Cette instabilité est une force. Elle empêche le spectateur de consommer les personnages comme des emblèmes. Ils restent contradictoires, parfois difficiles, parfois drôles, souvent blessés. L'horreur, même indirecte, gagne beaucoup à cette complexité. Un être réduit à une fonction ne fait pas peur longtemps. Un être vivant, lui, peut nous mettre mal à l'aise simplement en insistant.
Juan Felipe Zuleta occupe donc dans CaSTV une place de voisinage fertile. Il n'est pas un pur cinéaste de l'épouvante, mais il travaille des matériaux que le genre reconnaît immédiatement: l'anomalie, l'exclusion, le voyage comme perte de contrôle, la croyance en un ailleurs qui pourrait sauver ou détruire. Son cinéma suggère que le monstre contemporain n'est pas toujours une créature. Il peut être le regard social, le corps mal reçu, l'espoir trop longtemps comprimé, ou cette lumière dans le ciel que l'on attend parce que la terre n'a pas su répondre.
