Josep Maria Forn
Avec [La piel quemada], Josep Maria Forn a saisi un mouvement historique fondamental de l'Espagne franquiste tardive : les migrations intérieures, le tourisme, la transformation brutale des paysages et des rapports sociaux. Ce point de départ suffit à montrer qu'il ne s'agit pas d'un cinéaste réductible à une étiquette patrimoniale. Forn filme un pays en train de changer, mais il le fait sans céder au simple constat sociologique. Il y a chez lui une attention concrète aux visages, aux corps au travail, aux espaces littoraux devenus vitrines économiques.
Dans La piel quemada, la Costa Brava n'est pas une carte postale. C'est un lieu de friction entre l'industrie touristique, la précarité ouvrière, les déplacements familiaux et les promesses ambiguës de modernisation. Forn comprend que le paysage porte une idéologie. Le soleil, la mer, l'hôtel en construction, l'arrivée des vacanciers : tout cela produit un récit officiel du progrès que le film fissure discrètement. Cette capacité à lire le territoire inscrit son œuvre très profondément dans l'Espagne.
Il faut aussi souligner sa place dans le cinéma catalan et espagnol d'une époque où filmer le réel impliquait souvent de contourner des contraintes politiques et culturelles. Forn n'est pas un agitateur tonitruant. Sa critique passe par l'observation des structures de vie, par les déplacements de population, par les écarts entre l'image vendue du pays et l'expérience concrète de ceux qui le construisent. Ce genre de regard demande autant de courage que de précision.
Dans les Années 1960, ce travail apparaît aujourd'hui comme un document vivant sur les mutations sociales, mais il ne vaut pas seulement pour son intérêt historique. Il garde une force de présent. La question de qui bâtit le décor du bonheur pour les autres, et à quel prix, n'a rien perdu de son actualité. Forn filme cette question sans la marteler. Il laisse les situations, les corps, les lieux la formuler d'eux-mêmes.
Son cinéma ne relève pas du horreur, évidemment, mais il partage avec les meilleurs cinémas de l'inquiétude une attention aiguë aux environnements qui avalent les individus. Le chantier, la station balnéaire, la pression économique, la promesse touristique : tout cela compose une machine impersonnelle. Chez Forn, l'angoisse ne vient pas d'une créature cachée, mais d'un ordre social qui redistribue les vies au nom de la modernité.
Ce qui mérite aussi d'être retenu, c'est la sobriété de sa mise en scène. Forn ne cherche pas à embellir la conscience politique du film. Il travaille avec une frontalité calme, une intelligence des groupes et des rythmes quotidiens. Cette économie lui permet de préserver la complexité des situations. Les personnages ne sont pas de simples emblèmes. Ils portent avec eux des désirs, des contradictions, des stratégies de survie.
Pour CaSTV, Josep Maria Forn représente une ligne essentielle de la cinéphilie : celle qui relie la lecture sociale des espaces à une véritable puissance d'image. Son œuvre rappelle que les paysages les plus lumineux peuvent contenir des rapports de domination très sombres. Et qu'un cinéma sans effets tonitruants peut pourtant voir, avec une justesse tranchante, le prix humain des transformations historiques.
