Jorn Leeuwerink
Avec des courts comme A Double Life ou Navel Maneuver, Jorn Leeuwerink s'est installé dans un territoire que peu de cinéastes d'Animation occupent aussi bien: celui où le gag visuel, la gêne corporelle et une forme d'angoisse très concrète ne font plus qu'un. On pourrait situer son travail du côté d'une Europe du Nord qui aime les textures sèches et l'humour absurde, mais ce serait trop large. Ce qui est vraiment à lui, c'est la manière de faire du corps un terrain de négociation pénible, extensible, parfois humiliant, toujours drôle juste avant de devenir troublant. Dans ses films, l'identité n'a rien de stable. Elle gonfle, déborde, se plie, se contredit. Le dessin n'illustre pas une idée, il met les nerfs à nu.
Leeuwerink appartient à cette génération des Années 2010 et des Années 2020 qui a parfaitement compris que l'animation adulte ne gagne rien à singer la prise de vues réelle. Elle doit au contraire tirer parti de ce que le médium permet de plus indécent, de plus fluide, de plus instable. Chez lui, les objets et les visages semblent ne jamais tenir complètement en place. Une bouche devient un trou métaphysique, un mouvement de hanche tourne à la crise d'identité, une petite contrariété prend l'ampleur d'un cauchemar anatomique. C'est là que son cinéma intéresse de près le spectateur de genre: il sait que la déformation peut être plus dérangeante qu'un monstre bien identifié. Le grotesque n'est pas un supplément comique, c'est le moteur même de l'inquiétude.
On pourrait parler de son humour, bien sûr, tant il est décisif. Mais il faut éviter le malentendu. L'humour de Leeuwerink ne sert pas à détendre l'atmosphère, il sert à tendre le piège. Il fait rire parce qu'il pousse une situation jusqu'à une logique absurde parfaitement lisible. Puis, sans prévenir, ce même mécanisme révèle quelque chose de plus triste ou de plus agressif. Il y a dans ses films une lucidité sur la vie sociale contemporaine, sur la performance de soi, sur le malaise du désir, sur la discipline discrète que les corps s'imposent pour rester montrables. Là où d'autres cinéastes de l'absurde misent sur la simple étrangeté, lui garde toujours un ancrage presque clinique dans les comportements ordinaires. C'est ce réalisme des affects qui permet à ses outrances visuelles de frapper juste.
Le dessin lui-même mérite qu'on s'y arrête. Leeuwerink n'utilise pas la virtuosité comme une fin. Son trait, souvent épuré en apparence, travaille surtout la mobilité des formes. Tout semble susceptible de se reconfigurer. Le monde n'est pas solide, il est malléable, donc vulnérable. Cette esthétique donne à ses films une énergie particulière: on a l'impression que chaque élément du cadre pourrait muter sous nos yeux, non pour produire un grand effet spectaculaire, mais parce que la logique intime de l'univers l'exige. C'est une conception très physique de l'animation, au sens où chaque plan semble soumis à une pression interne. Cette pression devient souvent comique, parfois franchement anxiogène, et souvent les deux à la fois.
Dans le champ du Court métrage européen, Leeuwerink apparaît ainsi comme un miniaturiste du malaise. Il n'a pas besoin de récit complexe pour installer une vision du monde. Quelques gestes, une idée de situation, une intensification très bien dosée, et tout est là: la honte, le désir, la compétition, la solitude, la peur ridicule de perdre la face. Le cinéma de genre contemporain passe beaucoup de temps à chercher de nouvelles figures de l'étrange; Leeuwerink rappelle qu'on peut encore faire surgir cet étrange à même la vie la plus banale, à condition d'accepter que les corps ne soient pas propres, fermés, maîtrisés. Son animation ne caresse jamais la bienséance.
Ce qui le rend précieux au sein d'un catalogue comme celui de CaSTV, c'est précisément cette capacité à contaminer le rire par le trouble. On entre dans ses films par la légèreté apparente du trait, on y reste parce qu'ils saisissent quelque chose de profondément inconfortable dans la coexistence contemporaine. Le corps social s'y révèle comme une matière souple, vaguement monstrueuse, toujours au bord du débordement. Jorn Leeuwerink ne fait pas seulement des films malins ou inventifs. Il fabrique une petite physique de l'embarras, un art de la métamorphose qui transforme l'absurde en symptôme. Et, dans le meilleur sens du terme, cela colle à la peau.
