Jordan Bahat
Jordan Bahat arrive par le Chili, et cette indication donne à son crédit une profondeur particulière: un pays de montagnes, de mémoire politique, de catastrophes naturelles et de fantômes historiques où l'horreur ne peut jamais être seulement décorative. Le cinéma chilien de genre, lorsqu'il touche au fantastique ou au thriller, travaille souvent avec une matière déjà chargée. Le sol n'y est pas neutre. La famille non plus. Les paysages ont vu trop de choses pour rester de simples arrière-plans.
Dans le cinéma chilien, la peur peut prendre plusieurs formes: rurale, urbaine, politique, domestique, spirituelle. Elle hérite d'une histoire nationale où la disparition, la violence d'État, l'exil et le silence familial ont laissé des traces profondes. Bahat, avec un seul crédit dans CaSTV, ne doit pas être transformé en porte-parole d'un pays entier. Mais son origine contextuelle suffit à rappeler que toute horreur chilienne se déploie sur un terrain où la mémoire collective peut surgir sous le moindre récit.
Le cinéma d'horreur est particulièrement puissant lorsqu'il rencontre ce type de mémoire. Le fantôme n'est plus seulement un mort obstiné. Il devient une preuve que quelque chose n'a pas été jugé, pas nommé, pas enterré correctement. Le monstre n'est plus une anomalie venue troubler le réel. Il est parfois la forme exacte du réel lorsque celui-ci cesse de mentir. Dans un pays comme le Chili, cette dimension donne au genre une gravité possible, même lorsque les films choisissent l'efficacité populaire.
Bahat intéresse donc comme point d'entrée vers une horreur de l'après-coup. Ce qui revient n'est pas forcément surnaturel. Cela peut être une faute, une histoire de famille, une violence sociale, un geste commis par une génération et reçu par une autre. Les films de peur savent mettre en scène cette transmission avec une force que le drame réaliste atteint moins facilement. Ils donnent un corps aux dettes. Ils font parler les maisons, les caves, les routes, les objets, tout ce que les personnages auraient préféré laisser muet.
Les années 2010 et les années 2020 ont vu plusieurs cinémas latino-américains renouveler le genre en y injectant des questions de territoire, de colonialité, de violence politique et de croyance. Cette évolution ne transforme pas tous les films en allégories. Elle rappelle plutôt que le fantastique a toujours été une manière de regarder ce que le réalisme domestique. Le Chili, avec ses contrastes géographiques et ses blessures historiques, offre au genre une intensité rare.
Il faut aussi penser Bahat dans le cadre plus large du cinéma latino-américain tel qu'il circule dans les festivals et les plateformes de niche. Les productions peuvent être modestes, mais elles portent souvent une ambition de climat très forte. La peur y est moins industrielle que tellurique, moins standardisée que située. Elle se nourrit d'un rapport au paysage, à la religion, à la famille et à la violence sociale qui ne se laisse pas facilement traduire en recettes universelles.
Pour CaSTV, Jordan Bahat représente cette ouverture vers un Chili horrifique à lire avec sérieux. Son crédit unique n'appelle pas la grandiloquence. Il appelle l'attention. Que fait le film du territoire? Quelle mémoire laisse-t-il entrer? Quelle forme donne-t-il au silence? Ces questions suffisent à justifier sa présence. Dans l'horreur chilienne, le danger n'est pas toujours devant la porte. Il peut être sous la maison, dans la montagne, dans le nom de famille, dans un passé que personne n'a vraiment quitté.
